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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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Quand un médecin s’empare de Palo Alto…

Aujourd’hui, nous avons la joie d’interviewer notre brillant étudiant David Landry, récemment certifié. David est médecin généraliste et hypnothérapeute. Nous étions très curieux d’en savoir plus sur la manière dont il pratique la thérapie brève selon le modèle de Palo Alto dans son cabinet.

Cher David, pourrais-tu nous raconter ta rencontre avec Palo Alto ?

C’est une vieille histoire. Je suis tombé il y a 10 ans sur le TedX d’Emmanuelle sur Canal + par hasard, après un match de foot.

J’étais scotché. Je me suis dit « je veux faire comme la dame à la télé ».

Je ne savais pas à l’époque que c’était Palo Alto car Emmanuelle ne le dit pas dans la vidéo. Elle dit juste qu’elle veut être avocate pour enfants.

Comment tu en es arrivé à te former chez nous ?

L’année dernière, j’ai été invité par le REPPOP (réseau de prévention du surpoids et de l’obésité pédiatrique). La direction a fait intervenir Emmanuelle en visioconférence. Elle a raconté des vignettes cliniques autour des moqueries sur le surpoids. Et cette fois elle a cité le modèle de Palo Alto. Je m’en rapprochais depuis quelques années avec ma formation continue en hypnose. Je savais qu’il y avait des liens entre Erickson et Haley, Weakland, Watzlawick…

Je serais sûrement arrivé à Palo Alto d’une manière ou d’une autre mais c’est cette conférence qui m’a mis en mouvement. J’ai écrit à Emmanuelle sur LinkedIn. Elle est toujours très réactive – tu la connais. Elle m’a répondu chaleureusement. Ensuite, j’ai échangé avec Nicolas Guichard sur la formation et c’était parti, directement en module 2 !

En plus d’être médecin, tu es donc hypnothérapeute. Comment tes activités s’articulent entre elles ?

J’utilise l’hypnose depuis le début, cela fait 8 ans. Je garde mon activité de médecin de famille et j’ai plusieurs créneaux d’hypnose tous les jours, environ 4 ou 5 dédiés dans la journée.

Comme je suis leur médecin traitant, je vois des gens qui me parlent de leurs difficultés au quotidien. Les « accros » au tabac ou à d’autres substances, ceux qui ont des relations compliquées avec leur environnement, qui ne dorment plus ou mal, des personnes qui souffrent de burn-out, de douleurs aiguës ou chroniques, de phobies… Je leur propose de les revoir en séance d’hypnose. Ma posture de médecin aide, ils me font confiance.

Et tu as déjà commencé à pratiquer Palo Alto dans ton cabinet ?

Oui, j’ai commencé à pratiquer gentiment dès le début de la formation. Je m’appuyais aussi sur mes lectures. La biblio qu’on nous conseille est très pertinente.

Quand j’ai eu un patient demandeur d’hypnose pour un souci de prise de parole en public, j’ai obtenu ses TR en 5 minutes et c’était clair que j’allais lui prescrire une tâche Palo Alto. Ou cette patiente émétophobe : avant, j’aurais fait de l’hypnose. Là, je me suis beaucoup amusé à lui faire traverser un pire en imitant les bruits du vomissement. 

Et quand j’ai eu une situation compliquée d’un jeune garçon anorexique, qui reprenait du poids mais qui développait une angoisse de performance majeure à l’école, je me suis fait superviser par Emmanuelle. Au bout de 5 minutes, Emmanuelle connaissait mieux mon patient que moi (qui le suivais depuis 1 an…). Elle m’a aidé à lui faire le bon pire et ça a tout débloqué.

Qu’est-ce que le modèle a changé dans ta pratique de médecin ?

Déjà, je ne pose plus les questions comme avant. Je cherche les TR.

Ensuite, avec mes autres formations, j’étais plutôt dans une écoute active empathique. Maintenant j’essaie d’être empathique ET stratégique. C’est beaucoup plus efficace.

J’ai abandonné mes vieilles manières de faire, ma posture de sachant. Pour l’alliance avec les patients, ça change tout.

Je ne juge pas, je rentre dans le monde de l’autre. Et j’y mets de mon cœur, c’est plus humain, il y a plus de confiance.

Avant la formation, je ne me serais jamais autorisé à appeler les enfants loulou ou chouchou. Je suis plus enrobant, « cocoonant » et ils adorent.

Mon passage préféré dans le documentaire des Indiens contre attaquent c’est quand Emmanuelle dit à ce bout d’chou tout fragile, alors que ses parents la préviennent qu’il risque de ne pas vouloir lui parler : « Papa et maman m’ont raconté : c’est quoi cette sorcière de Mélanie ? ». Elle crée l’alliance et se le met dans la poche en 10 secondes. Hyper impressionnant…

Et enfin, je prescris moins de médicaments grâce à l’hypnose et au modèle de Palo Alto.

Tu vois donc une vraie différence sur les prescriptions de médicaments ?

Chaque année, on reçoit notre relevé d’activité et je suis très en-dessous des niveaux de prescriptions moyens en termes de durée et de quantité.

Je donne moins de tranquillisants, d’anxiolytiques, cela crée moins d’addiction à ces molécules. J’ai des outils qui me permettent de répondre autrement que par une ordonnance.

Quand un patient me dit « Docteur je dors mal, auriez-vous un médicament ? », je questionne, je fouille, je fais le tour de tout ce qu’il a tenté d’inopérant, et je trouve le loup.  

Un jour où j’étais d’urgences (avec mes 8 associés, on assure à tour de rôle des soins non programmés) j’ai reçu une jeune fille en état de panique, adressée par l’infirmière du collège. Il y a 5 ans en arrière, elle repartait avec une injection de Tranxène*. Ça lui aurait permis de bien dormir mais elle n’aurait rien appris. Je pense qu’elle n’aurait même pas évoqué la situation de harcèlement qu’elle vivait si je ne l’avais pas questionnée à travers le prisme de ma formation à Mâcon. Elle est repartie (au bout d’une petite heure) avec le sourire, sans traitement, et avec un second rendez-vous qui a été suffisant pour dénouer ses interactions avec l’ensemble de sa classe de 4ème (« l’enfer sur Terre » comme dirait Amélie).

Incroyable. Tu as d’autres anecdotes à nous partager ?

Récemment, j’ai reçu une dame qui avait appelé les urgences psychiatriques sur une crise de panique liée à des soucis familiaux et professionnels ; elle en est sortie avec un lourd traitement (neuroleptique, anti-dépresseur, anxiolytique). Non seulement elle était « shootée » mais en plus ça la rendait malade. Je lui ai proposé qu’on travaille ensemble avec Palo Alto pour qu’elle n’ait plus besoin de ces médicaments. On a réparé les pots cassés. Et j’ai reçu une boîte de chocolat et un petit mot : « Merci, c’est grâce à vous si j’ai pu arrêter mes médicaments. Depuis, je vais beaucoup mieux. »

Je prescris moins d’arrêts de travail aussi.

Quand j’ai quelqu’un qui vient pour une souffrance au travail, je lui propose de le revoir en séance de thérapie pour l’aider à agir différemment. Je leur dis « vous avez ce collègue qui ne changera jamais, on peut voir comment faire autrement avec lui ». Comme cette patiente à qui j’avais conseillé de remercier sa collègue (qui la critiquait sans cesse) au lieu de lui dire d’arrêter : « merci, ça m’aide beaucoup, tous les collègues disent que j’ai très vite progressé, c’est grâce à toi et tes critiques, continue, je t’ordonne de me critiquer »

Te heurtes-tu à des obstacles dans ta pratique ?

Le retard ! Pour l’instant mes créneaux de 30 minutes sont vraiment trop courts. Déjà 45 minutes de séance de thérapie brève c’est court quand tu débutes. Alors 30 min… Je déborde, j’accumule du retard tout au long de la journée. Début mars, avec mes associés, on fera un point sur nos pratiques, nos besoins. Et je vais leur expliquer qu’il est impératif que mes consultations dédiées soient sur des créneaux de 3/4 d’heure.

Comment tes patients, tes collègues accueillent-ils ta nouvelle pratique ?

Dans ma petite bourgade (Baume-les-Dames en Franche-Comté), les gens parlent entre eux « Tu devrais aller voir le Dr. Landry pour ce cas de harcèlement ». Il y a un effet exponentiel. Depuis la formation, je me sens comme un aimant qui attire ce genre de problématiques. Et le fait que je sois médecin, ça les rassure.

Pour l’équipe pluri-disciplinaire de la maison de santé dans laquelle je travaille, j’attendais d’être certifié pour leur faire une présentation de l’approche. Pour l’instant je sème quelques notions. L’autre jour, lors de notre staff hebdomadaire, on parlait d’une situation où les parents ont du mal à gérer le bazar à la maison avec leurs ados ; je leur ai expliqué que dans ces cas-là on pouvait proposer le sabotage bienveillant, ça les a bien amusés. Mais je sens que je suis tellement enthousiaste parfois sur le modèle que je pourrais presque me tirer une balle dans le pied. Il y a tellement de situations où je vois mes collègues en difficulté, et que le modèle de Palo-Alto dénouerait, que je peux parfois sentir un agacement de certains (plus implicite qu’explicite, genre « ça y est, il va encore nous ramener ses trucs de psy… »).

Je collabore aussi avec la psychologue de l’équipe qui parfois me demande mon avis, entre 2 portes ou sur les courtes pauses déjeuner.

Et comme je suis maitre de stage, je préviens les internes que ma pratique va certainement leur sembler bizarre. En effet, mes stagiaires sont très surpris. Mais ils sont curieux, ils me posent des questions. Et après quelques mois, ils se mettent à poser les questions aux patients comme moi je les aurais posées.

Un dernier mot ?

Oui pour remercier ma promo, les Méta-forts. C’est comme une deuxième famille, il s’est créé quelque chose d’unique entre nous : rares sont les jours où on ne s’écrit pas. On s’est inspirés de vous pour nous fabriquer un cerveau collectif. On partage nos doutes, nos lectures. Je leur raconte mes consultations. Et les filles m’aident (je suis le seul garçon, Palo Alto est sans doute plus un sport de filles).

Merci beaucoup David !

Camille Barbier