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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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L’uniforme à l’école, une erreur d’analyse, en toute logique systémique.

Bateson disait que lorsqu’on communique de façon paradoxale avec un interlocuteur, en faisant cohabiter deux messages radicalement opposés au sein d’un même propos, l’un explicite, et l’autre implicite, ce que reçoit en priorité l’interlocuteur, est toujours le message implicite. Ainsi lorsque je dis à mon conjoint : « tu fais exactement comme tu veux », le ton employé modifie radicalement la perception que mon bien aimé va avoir de mon point de vue. Si c’est par SMS et que j’écris « tu fais EXACTEMENT comme TU veux… », les majuscules et les trois petits points donnent, sans même que ma voix soit nécessaire, une coloration très claire à ce que je pense de cette regrettable initiative.

L’uniforme à l’école est un magnifique exemple de ce paradoxe et de ce qu’il suscite :  l’inverse de ce qu’il prétend générer.

Prenons ce que les (bien) pensants à l’origine de cette idée ont posé comme propos liminaire : un enfant pauvre, donc mal habillé, donc vilipendé, donc en souffrance au sein de cet établissement scolaire qui devrait être un sanctuaire où ne co-existent qu’épanouissement, plaisir et développement personnel, (la vaste blague), sera protégé, si tous ses pairs sont vêtus, comme lui, d’un tee-shirt et d’un jean similaires. Car l’absence de différence ainsi marquée explicitement par l’Institution, il n’y aura logiquement plus de cruauté. Le harceleur n’aura plus d’aspérité à laquelle se raccrocher pour humilier les enfants dont les parents sont dans l’incapacité de leur acheter des vêtements de marque.

Pourtant, dans notre expérience clinique depuis quinze ans, bon nombre d’enfants sans vêtements de marque ne se font pas harceler. Tout comme une multitude d’enfants habillés selon les sigles en vigueur se font terriblement agresser.

C’est que l’implicite ne se situe pas dans le textile, mais dans le corps qu’il enveloppe. Et plus précisément dans la posture de ce corps.
Cette posture dit des choses. Implicitement, donc de façon tonitruante. Elle dit la vulnérabilité quand elle est là, que l’enfant soit couvert de vêtements de marque ou issus des braderies d’Emmaüs. Et ils existent par milliers ces enfants mal habillés, roux, et gros qui ne se feront jamais harceler, comme existent aussi ces enfants châtains, minces et magnifiquement vêtus, complètement rejetés par leurs pairs.

Avec l’uniforme, le message explicite véhiculé « je suis pareil que tout le monde », sera annihilé par le message implicite et donc assourdissant de certains :  « je me sens pas trop bien dans ma peau ». C’est évidemment lui qui sera perçu. Car les enfants ont des radars à vulnérabilité que nous n’avons plus, et dont nous avons malheureusement oublié la remarquable précision. Ces radars perceront à jour n’importe quel uniforme, fut-il une cotte de maille.

Comme ces enfants harcelés sous le prétexte qu’ils ont les oreilles décollées, et qui se font opérer avec le fol espoir, alimenté par les adultes, que leur calvaire cessera une fois leurs oreilles alignées comme prévu par la norme. Qui continuent à se faire moquer après l’opération parce qu’ils ont un gros nez ou les genoux cagneux. Et qui, désesperant de trouver l’enveloppe qui leur serait enfin armure, maintiennent leur dangereuse posture.

Comment peut-on encore se contenter de pensées magiques, voire infantiles, pour régler ce problème si complexe ? Comment peut-on être aussi éloigné de la réalité quotidienne des cours de récréation et prétendre juguler la violence relationnelle qui y règne ? Les enfants en souffrance ont besoin de bien plus que de solutions iniques issues de faux bons sentiments.

Emmanuelle Piquet