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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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Marc de MONTLIVAULT, non-voyant, psychopraticien en formation chez À 180 degrés

J’ai perdu la vue quand j’avais 6 ans. Avant, j’avais une vue normale puis j’ai eu un cancer, une tumeur qui m’a bouffé le nerf optique. Cela a été très rapide.  En une semaine c’était plié, et après je suis resté un an à l’hôpital, par précaution, pour nettoyer la tumeur qui pouvait faire de grosses métastases. Ensuite, j’ai eu un parcours « classique ». Au début, il a fallu quand même que je m’adapte et que j’apprenne tous les outils pour me permettre d’avoir cette scolarité classique. Donc, j’étais dans une école spécialisée pendant tout mon primaire où j’ai appris le braille, la locomotion (c’est la façon de se déplacer avec la canne) et tous ces petits outils. À partir du collège, je n’étais plus en milieu adapté, je suis rentré en école ordinaire et j’y ai suivi, jusqu’en terminale, ma scolarité qui s’est bien passée.

En revanche, j’ai dû interrompre, peu après leur début, mes études supérieures. J’étais dans une école de psycho et le lieu de formation n’était pas du tout adapté à mon handicap visuel. J’ai dû trouver autre chose assez vite parce que j’ai appris que je devais arrêter au mois de juillet. Quand ce projet est tombé à l’eau, j’ai commencé à regarder quelles étaient les alternatives. Je cherchais une formation pour septembre et je voulais rester dans le même domaine pour devenir psychologue clinicien, m’installer et recevoir des patients. J’ai échangé avec une personne que je connaissais et qui avait fait le Parcours Fondamental proposé par l’équipe d’Emmanuelle Piquet. Cette personne m’a parlé du modèle et du 180°. À partir de là, j’ai commencé à m’y intéresser, à lire des bouquins. J’ai vite accroché avec le modèle de Palo Alto qui me parlait beaucoup : l’idée-même de 180° me parlait ! J’avais l’impression d’avoir déjà mis ça en place de nombreuses fois dans ma vie. Je trouve qu’on est très souvent amené à devoir faire des 180 degrés, quand on est en situation de handicap. En tout cas, au début, pour l’accepter un peu. Notre 180° principal, c’est l’acceptation ! Quand j’ai pu échanger avec Emmanuelle [Piquet], j‘ai immédiatement senti une grande différence par rapport à ma formation d’avant. C’était très ouvert. La vision des choses n’était pas la même, c’était très agréable. J’avais toujours entendu ailleurs : « Ça va être compliqué, on va avoir du mal » et Emmanuelle me dit : « On va trouver des solutions, il n’y a aucun problème ». J’avais aussi des idées à proposer.

Le modèle de Palo Alto : simple, mais pas facile !

À cause du COVID, c’est en visio, malheureusement, que j’ai commencé la formation… et j’ai été très content ! Ça s’est bien passé. C’est amusant parce que, au début, quand on lit les ouvrages de base, on a l’impression que c’est un modèle assez simple à appliquer et en fait, on réalise dans la formation que ce n’est pas du tout le cas ! Peu à peu, j’ai réalisé que la formation elle-même me plaisait et me correspondait. Je m’épanouissais beaucoup mieux que dans des études de psycho classiques parce que je me retrouvais beaucoup plus dans cette approche concrète que dans des cours magistraux purement théoriques où j’avais eu énormément de mal à rester concentré plus de deux heures. J’arrivais beaucoup plus à m’impliquer, à me sentir intéressé et concerné par cette nouvelle formation.

Ce qui a été facile pour moi, c’est le côté extrêmement pragmatique. Ce qui a été un peu compliqué, c’est forcément, le fait d’être à distance, en visio, de pas être physiquement avec le formateur. Ce qui était compliqué aussi, c’était de passer de cours classiques suivis tous les jours à une formation qui nous réunissait environ trois jours par mois. À ce moment-là, je n’avais pas encore affiné mon projet professionnel, je faisais des stages, des petites choses à côté, mais qui n’étaient pas en lien avec la psycho. Ce n’était pas à cause de la formation mais j’avais parfois du mal à passer de mes stages qui n’avaient rien à voir à la formation chez À 180 degrés. C’était parfois dur de s’impliquer dans le travail personnel en étant engagé dans deux choses à la fois, et je savais pas trop où j’allais, mais c’était absolument personnel.

S’adapter aux outils ; adapter les outils. Apprentissage et difficultés.

J’ai mis du temps surtout au début, comme nous étions en visio, à vraiment « percuter » le schéma interactionnel. Je me suis interrogé au sujet du mapping[1] :  comment faire ? Le descriptif rédigé qui m’en avait été fait m’a aidé au début, pour avoir une idée, mais ce n’était pas suffisant pour visualiser totalement la représentation. Et un jour, j’ai travaillé avec un psychothérapeute du Centre lyonnais, Nico[2], qui m’a beaucoup aidé en me faisant dessiner le schéma sur un tableau. C’est de faire les gestes avec les mains qui m’a permis de le concevoir concrètement, de poser à leur place les éléments, les flèches. Cela m’aide aujourd’hui à visualiser un mapping. Si c’est un mapping compliqué, je prends des notes et je le rédige. Comme j’ai vu quand j’étais petit, le fait de faire le dessin sur un tableau, même sans voir le résultat, me permet très bien de mettre le schéma en forme dans ma tête. J’ai une vision spatiale. D’autres non-voyants arriveront beaucoup mieux que moi à se représenter le mapping avec une description écrite parce que ils n’ont fait que ça.  Cette description est donc un outil à garder et à proposer à des personnes qui sont non-voyantes de naissance, par exemple.

En Intensif[3], ce qui est un peu stressant, c’est le côté supervision de la formation au cours de laquelle il y un groupe à côté qui regarde tout ce que le thérapeute fait en séance. C’est un exercice qui m’a toujours un peu stressé mais justement, cela m’a fait bosser sur cet aspect : ça va mieux maintenant ! Et puis, à contrario, c’est bien de se sentir sécure parce qu’il y a une superviseure en backup, en soutien. On sait qu’on est pas livré à nous-mêmes et qu’on est guidé.

Au cours de la formation, ce qui était dur aussi, était lié à mon âge et à la confiance en soi. C’est une formation professionnelle, donc j’étais avec des personnes plus âgées dont beaucoup arrivaient avec un bagage et de l’expérience. Je commence depuis peu à me sentir un peu légitime face des patients qui peuvent avoir le double de mon âge, même si c’est stressant.  Effectivement, en séance, je peux me retrouver face à un cadre et moi, du haut de mes 24 ans, je dois montrer que je sais l’aider ! [rires] C’est ma petite bête noire, les patients très cassants, ceux qui prennent une position haute et qui vont remettre en question ce que je vais dire, qui vont me faire sentir mon illégitimité en tant que thérapeute de manière générale. Ça me fait vite perdre pied. Mais c’est un bon exercice qu’il faut faire pour acquérir un peu de confiance en soi dans le métier. Ça commence à venir doucement. Je commence à me sentir plus à l’aise et à réussir à me poser moi aussi en position haute quand il le faut.

Je suis pas encore installé comme psychopraticien. J’attendais un peu parce que je ne me sentais pas prêt, ça vient doucement, donc je pense que, d’ici la fin de l’année, je me lancerai dans le grand bain. Je partirai au Canada en septembre et j’aimerais beaucoup essayer de pratiquer là-bas. Pour commencer, j’aimerais bien essayer de travailler avec des associations ou des centres de thérapie, et m’installer, commencer à avoir des patients, dès la fin de l’intensif.  C’est le but en tout cas…  

Conseils pour mieux accueillir des personnes présentant un handicap visuel

En fait, le principal, c’est surtout de dialoguer avec la personne parce que deux personnes aveugles ou deux personnes sourdes ne vont pas du tout avoir les mêmes besoins : elles n’ont pas appris les mêmes outils parce qu’elles n’ont pas les mêmes facilités. Le plus important est d’être ouvert, de dialoguer avec la personne pour voir quels sont ses besoins et ses attentes et comment mettre en place des choses pour que ce soit le plus facile pour elle.  Souvent la personne peut aiguiller et aider les formateurs, les former, en quelque sorte, à cette manière de transmettre.  

Je conseillerai, à toute personne qui en a envie, de faire cette formation. Surtout que moi, à la base, je me disais un peu : « Ah…  je passe de psychologue à thérapeute… Berk ! » [rires]. Et maintenant, c’est totalement le contraire. C’était stupide de penser ça.  Comme je le disais, cette formation me parle plus. J’ai des copains qui sont en train de de finir leur dernière année de  psychologie :  ils ont tellement peu de pratique ! Ils me disent : « On a vu plein de théories, on a lu plein de bouquins :  c’est génial.  Par contre tu places devant moi un patient dépressif-suicidaire, je sais pas quoi lui dire.  Je ne sais pas comment faire ».  Donc, évidemment, je conseille grandement la formation. Ce qui est chouette avec le modèle de Palo Alto, c’est qu’il s’applique à plein de domaines … On n’a pas forcément besoin de devenir thérapeute ou d’ouvrir son cabinet pour appliquer ce modèle. On peut l’appliquer en coaching, en entreprise, en milieu scolaire… enfin il y a des milliers de façons d’appliquer ou de s’en servir dans des domaines très différents.  C’est ce que je trouve très intéressant avec ce modèle-là.

Propos recueillis par Muriel MARTIN-CHABERT


[1] Le mapping qu’évoque Marc est un Schéma Interactionnel que les thérapeutes dessinent au cours des séances, afin de représenter toutes les relations entretenues dans la situation problématique, par les personnes concernées par ladite problématique.   

[2] Nicolas Guichard

[3] Intensif ou Immersion : période de formation durant laquelle le thérapeute en apprentissage, au sein d’un groupe de ses pairs, accompagne des patients venus consulter chez À 180 degrés, sous la supervision directe d’une thérapeute-formatrice aguerrie.