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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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[Y’a qui dans cette équipe ?] Episode 3 – Vincent

Bonjour Vincent,

Pourrais-tu nous raconter ton parcours de prof ?

Quand j’étais jeune, je disais que je voulais construire des cabanes quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard. Bon, il a fallu que je trouve une orientation plus raisonnable… Après mon BAC, j’ai fait des études d’anglais. Je voulais travailler dans l’humanitaire pour sauver les gens. J’étais aussi attiré par l’éducatif. Prof, c’est une autre façon d’aider les gens. Alors j’ai passé mon concours de professeur d’anglais.

A 20 ans, je suis arrivé en lycée professionnel. Je venais d’un contexte favorisé où tout allait bien. Un peu le monde de Oui-Oui…  Là, j’ai découvert la vraie vie : des enfants placés, des mômes à la ramasse, souvent cassés.  L’équipe enseignante m’a dit : la seule réponse que tu peux apporter c’est la pédagogie. Fais des choses fun, qui les embarquent. Commence par leur demander comment ils vont. Ça parait bête… Mais ça détendait l’ambiance, hostile au départ. En fait c’est la relation la clef. Je voyais faire mes collègues, créer du lien avec eux, leur dire un « j’adore tes baskets », ça change tout.

Mais niveau autorité, je n’y arrivais pas, j’étais trop frontal. J’ai creusé la question par moi-même  

Tu as trouvé de nouvelles manières de faire ?

Oui, je me suis rendu compte que le frontal et la sanction ne fonctionnaient pas. Ces mômes étaient en rupture pour la plupart et faire ce qu’ils avaient toujours connu empirait la situation et générait des conflits. J’ai utilisé une autre approche : de l’humour, de l’auto-dérision, la fixation d’objectifs pour chacun, une méthode de travail avec plus d’autonomie pour les élèves, en mode « je te fais confiance » et l’adoption d’un regard très positif sur tout type de réussite. 

Ensuite, tu as évolué au sein de l’éducation nationale ?

Oui, j’ai repassé le concours pour enseigner en lycée général et technologique. Des personnes extras m’ont formé à des pédagogies particulières. J’avais une préférence pour le lycée techno parce que j’aime confronter à des publics moins évidents, sans tomber dans les clichés.

Je suis devenu aussi formateurs de prof pendant 15 ans pour les aider à appréhender au mieux cette mission difficile et exigeante. J’étais spécialisé en évaluation positive, pour responsabiliser les enfants et les mettre en réussite. En France on a une approche très négative de l’évaluation.

Il y a 7 ans j’ai décidé de faire du collège comme j’avais fait le tour du lycée, je commençais à m’ennuyer, à stagner…

Et il y a 4 ans, j’ai eu une inspection qui s’est très bien passée sur le plan pédagogique. J’ai posé beaucoup de questions à l’inspecteur sur la suite de mon parcours, mais à part être directeur d’établissement, il n’y avait aucune évolution possible.

Et ce n’était pas une perspective qui t’enthousiasmait ?

Sur le plan pédagogique ça peut être intéressant mais je n’avais pas envie de m’occuper d’administratif et de comptabilité.

C’est à la fin de cet entretien que l’inspecteur m’a dit « Voilà Vincent, c’était votre dernière inspection, je vous souhaite une bonne retraite ! ». J’avais 40 ans. Je me suis dit : donc là je dois juste attendre ma retraite ? Peut-être que certains s’en contentent mais, au risque de paraitre présomptueux, je ne suis pas dans ce délire-là ! Il faut que ça bouge sinon je vais crever… On était une semaine avant le 1er confinement.

Comment as-tu croisé la route d’A180 degrés ?

Pendant le confinement, j’ai beaucoup réfléchi, tout était un peu emmêlé dans ma tête. J’ai sollicité un bilan de compétence auprès de mes instances.

Conclusion du bilan : je suis fait pour être prof (lol). Mais il était aussi mentionné que les métiers d’accompagnement m’allaient bien.
Je suis reparti avec ça. J’ai passé un an à chercher quoi faire. J’ai ouvert des portes, j’ai testé le coaching dans une école en Suisse, la communication non violente … Mais je sentais que je n’étais pas encore à ma place.

Et un jour un copain m’a parlé d’A 180 degrés. J’ai lu tout le site en détail. Le projet Chagrin Scolaire correspondait exactement ce que je recherchais ! L’insistance sur la relation, la responsabilisation… Tout au long de mon cursus, j’ai toujours eu en tête cette phrase qui définit l’accompagnement « Accompagner quelqu’un c’est être ni devant, ni derrière, ni à sa place, mais à côté ». A 180 degrés illustrait parfaitement cela.

J’ai pris mon téléphone, j’ai eu Aline, Amélie et je me suis inscrit au Parcours Professionnel de l’Enfance (PPE).

Comment s’est passé la rencontre avec le modèle ?

Le PPE m’a beaucoup secoué. Et en même temps, tout me semblait tellement évident… Je n’arrêtais pas de me demander : « Mais pourquoi je n’ai pas su tout cela avant ??? ». Si j’avais eu Palo Alto, j’aurais pu faire tellement de choses différemment dans mon métier, avec les élèves, dans mes formations de profs… J’aurais pu faire des schémas interactionnels pour expliquer des cercles vicieux.

Dès la fin du module 1, j’ai dit à Nico : « Je vais faire le parcours fondamental pour devenir psychopraticien ! »

En parallèle tu continuais ton métier de prof ?

Oui et c’était invivable. Par exemple en conseil de classe quand j’assistais, impuissant, à l’épidémie de diagnostics, à la sur-pathologisation des élèves, à leur prise en charge excessive. J’ai pu constater les effets négatifs de l’étiquetage par des propos bouleversants de certains élèves qui ne se considéraient que par ce prisme-là. Ils étaient tristes de ne pouvoir se connaître autrement.

Ça n’avait plus de sens pour moi.

Le PPE s’est fini en juillet. A la rentrée, j’étais très mal. J’ai pris mon courage à deux mains, j’ai écrit un mail à Emmanuelle pour lui dire que je n’étais pas en état de faire le Parcours Fondamental. Elle m’a dit : on va t’aider ! J’ai été suivi par Nico en thérapie. Nico et Palo Alto m’ont sauvé.

Si tu es d’accord pour partager ton expérience de thérapie, qu’est-ce que les séances t’ont permis de débloquer ?   

Une des premières choses que Nico m’a dites c’est : « Un jour, tu diras merci à ton burn-out ! ».  C’était vrai. J’ai opéré mon 180 degrés. En fait, j’étais pété de trouille à l’idée de quitter l’éducation nationale. Nico m’a aidé à affronter ma peur plutôt que de l’éviter. Je me souviens de chaque moment de la thérapie, notamment le « scénario du pire » que Nico m’a fait visionner. J’avais une totale confiance en lui et dans le modèle. J’aurais tout fait, même sacrifier des poules s’il me l’avait demandé.

La thérapie m’a donné l’énergie de me bouger et de prendre des décisions pour préparer mon départ. Certains acteurs de l’éducation nationale que j’ai contactés pour avoir des informations m’ont dit : « C’est dommage, ne quitte pas l’éducation nationale, nous allons t’inscrire à un stage ‘Nouveau Souffle’ » ! (Rires). Mais je ne voulais pas de nouveau souffle. Je voulais changer d’abbaye.

Et entre temps, avant de partir, est-ce que tu as pu injecter du Palo Alto au collège pour dénouer certaines situations ?

Oui, par petites touches ça m’a énormément aidé. J’ai eu entre autre quelques situations de harcèlement à gérer. Les mômes sont venus me voir. Avant j’allais défoncer celui qui harcelait et ça ne changeait rien. J’ai pu faire différemment : outiller le harcelé.  Mais ce n’était pas évident face à une institution qui prône la sanction. 

J’ai pu aussi aider des parents coincés dans la sur-prise en charge des devoirs. Je me souviens notamment d’une maman dont la relation avec son fils devenait de plus en plus conflictuelle, ce qui lui causait beaucoup de souffrance. J’ai montré à la mère le schéma de la responsabilisation. Et comme tâche de ne plus s’occuper des devoirs. Je me souviens qu’elle m’avait dit : « Mais si je lâche, mon fils va redoubler », et je lui avais répondu : « Oui, il va peut-être doubler mais vous ne le perdrez pas sur le plan de la relation ». Merci le PPE. La mère a pleuré mais s’est rendu compte qu’elle aggravait la situation par souci de bien faire. 

Palo Alto m’a aussi aidé dans la gestion des classes difficiles. Ça a renforcé mon mouvement de responsabilisations pour la participation. Ceux qui voulaient participer étaient les bienvenus. Ceux qui ne le souhaitaient pas, je ne les forçais pas, je ne les sollicitais pas et les laissais venir à moi ou pas. Au final, j’obtenais beaucoup plus qu’en les forçant car même les plus récalcitrants venaient à moi.

Tu pourrais nous partager une anecdote de 180 degrés avec tes élèves ?

Oui, au lieu de leur dire d’arrêter chaque fois qu’ils faisaient une connerie je les remerciais en mode : « Je suis en train d’écrire un livre sur l’adolescence donc merci beaucoup, vous me donnez de la matière pour le chapitre 14. Continuez à me nourrir s’il vous plait ! »

Bref, je leur prescrivais de surtout bien continuer leurs conneries. Ils rigolaient et ils arrêtaient. Ils me demandaient quand le livre allait sortir et si j’allais leur dédicacer.

Je ne peux pas résister à te demander une autre anecdote…

J’avais une classe de 5ème qui me donnait des excuses bidons pour des absences, des devoirs pas faits… Alors j’ai organisé une séquence pédagogique pour leur apprendre à bien écrire un mot d’excuse en anglais. Autant que ce soit bien fait ! C’était évidemment stratégique…

Comment les élèves ont-ils réagi à l’annonce de ton départ ?

Ça m’a beaucoup touché car ils ont manifesté de la tristesse. Certains ont même pleuré, ce qui m’a étonné. J’ai reçu pas mal de témoignages dans les couloirs. Des parents m’ont envoyé des mails pour me dire qu’ils étaient déçus de me voir partir. Vraiment, j’étais épaté.

Si tu avais un conseil à donner aux profs, ce serait lequel ?

Formez-vous à Palo Alto ! Cela permet de prendre du recul par rapport aux injonctions dans lesquelles on est bloqué et de faire différemment. Au lieu de faire toujours de la même chose qui ne fonctionne pas !

Comment s’est passée ton arrivée chez nous ?

Quand j’ai eu le courage de décider mon départ de l’EN grâce aux séances avec Nico en mai 2023, je ne savais pas encore qu’Emmanuelle allait me proposer d’intégrer l’équipe. Ma vie professionnelle était floue et incertaine.

A la fin du module 5, Amélie m’a dit « Écoute, ça serait bien que tu rejoignes l’équipe à Lille ».

C’était surréaliste pour moi. Je me suis dit que c’était une blague, je n’arrivais pas à intégrer l’information. J’étais tellement content. Je n’avais même pas encore commencé mon intensif. J’étais à la fois très flatté mais aussi très stressé de ne pas être à la hauteur.

Cette aventure m’a remis en route, m’a reconnecté au plaisir alors que j’étais éteint depuis 5 ans.

J’ai aussi rencontré une équipe formidable qui m’a intégré avec beaucoup de chaleur et de bienveillance.

Merci Vincent 

Camille Barbier