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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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« Tu seras libre, mon fils » – Arthur et le Tshirt rose

Aujourd’hui, j’ai mis un tshirt rose à mon fils de trois mois. Ce n’était pas la première fois. Ce n’est pas son seul vêtement rose. Mais pour une raison obscure, aujourd’hui, alors qu’il bavait sur son col, je l’ai vu à 4 ans, rentrer de l’école avec son menton tout tremblotant parce que Elias lui a dit qu’aimer le rose c’était pour les filles. Je l’ai imaginé me raconter avec des trémolos dans la voix qu’il avait essayé de lui dire que c’était n’importe quoi, comme nous, ses parents, lui avons appris, mais que même son super copain Raphaël a rigolé quand Elias a dit qu’il avait une voix de fille pour aller avec ses chaussures « La Reine des Neiges 3 » dont il était si fier le matin même.

J’ai donc décidé qu’il n’irait jamais à l’école.

Puis, ayant imaginé passer l’intégralité de mes journées à devoir occuper un enfant de 4 ans, je suis revenue sur cette décision.

L’épanouissement de nos enfants est un sujet de plus en plus important pour beaucoup de parents. On leur souhaite de faire ce qu’ils aiment et d’aimer ce qu’ils font. Mais…

Dans notre société genrée, un comportement différent est attendu des filles et des garçons. On sépare ce que chaque genre (doit) aime(r) dans les rayons de jouets, on sépare en fonction de leur couleur les vêtements dans les magasins, en rajoutant des froufrous quand c’est rose pour bien marquer la différence. On a parfois l’impression que tout est fait par le marketing pour que les enfants aient comme vision du monde : « les filles aiment les poupées roses » et « les garçons aiment les voitures bleues ».

Comme toute vision du monde, celles-ci peuvent être limitantes dans la construction de la personnalité des futurs citoyens que sont nos enfants : si je ne vois jamais un garçon danser du ballet, comment imaginer que je puisse aimer ça ? Si toutes mes copines disent que « le foot c’est pas pour les filles », comment oser rêver de rejoindre l’équipe de France ? Des exceptions sont heureusement là pour faire mentir le marketing genré, mais, présentées comme des exceptions, elles participent quand même à renforcer la norme.

La notion de « différence », absolument primordiale, est souvent questionnée, décortiquée. Comment élève-t-on un enfant « différent » ? Quand notre enfant n’entre pas dans la norme, quelles sont nos options pour qu’il ne souffre pas ?

C’est louable, et en même temps, je ne peux pas m’empêcher d’entendre dans ces discours une certaine fatalité. Sortons du monde de l’enfance un instant. Par exemple, est ce que dire « l’homosexualité n’est pas un choix » (ce qui est probablement vrai), ne sous-entend quand même pas que si elle en était un il en serait autrement ? Il faut « tolérer » parce que les homosexuels n’ont pas le choix ? Parce que si c’était un choix… quoi ?

Cet angle de la différence ne questionne pas la norme. On ne libèrera pas nos enfants de ces visions du monde limitantes en leur expliquant qu’être différent « c’est ok parce qu’on ne l’a pas choisi ».

Je pense que le questionnement devrait être plus large. Comment élève-t-on un enfant libre ? Un enfant qui ne peut, certes, mais surtout qui ne veut pas être dans la norme ?

Alors que cette réflexion murissait dans ma tête, la même question était posée sur un plateau télé. La semaine dernière, la mère de Bilal Hassani, Amina Fruhauf, était invitée par Quotidien pour parler de son livre, Être mère – Taha, Bilal et moi  dans lequel elle raconte son expérience de la maternité, et surtout, comment elle a élevé un garçon qui assume son homosexualité d’une part, son amour des perruques, des robes, de la danse et du chant d’autre part et dont le but dans la vie est de devenir « star intergalactique » depuis son plus jeune âge. Vaste programme.

Cette maman donc, a vu son fils hissé au rang de star et recevoir dans la foulée plusieurs milliers de messages de haine par minute sur les réseaux sociaux pendant des mois.

Bilal, qui représentait la France à l’Eurovision en 2019 avec sa chanson Roi,  a toujours tenu tête à ses « haters », a toujours assumé ce qu’il aimait et qui il aimait. Mais pendant cette période de cyber-harcèlement, sa maman nous raconte qu’il a voulu tout arrêter. Parce que c’était trop dur.

Le journaliste lui a alors demandé « Comment on fait pour le forcer à continuer ? »

La question est légitime et part d’une bonne intention. Comment fait-on pour qu’il ne se laisse pas dicter sa conduite par les étriqués d’esprit ? Comment on lui enseigne à assumer qui il est sans prendre en compte les regards extérieurs ?

Comme souvent, face à un questionnement plus ou moins existentiel, je m’accroche au mât de la thérapie brève. Comment faire pour que la sortie de l’injonction « rentre dans la norme », soit un vrai 180 degrés ?

Assez vite, je suis arrivée à la même conclusion que la mère de Bilal Hassani :

«  On ne le force pas. »

Remplacer une injonction par une autre injonction n’est pas un véritable changement (ou alors un changement de niveau 1 comme diraient les pères fondateurs du modèle de Palo Alto). Le véritable « inverse » de « Tu DOIS rentrer dans la norme » n’est donc pas « Tu DOIS sortir de la norme », mais « Tu peux sortir de la norme, ou pas ».

Et ça ressemble à quoi, « tu peux ou pas sortir de la norme » ?

Il y a quelques années, un autre petit garçon (que j’aime autant qu’Arthur), s’était inscrit à la danse comme activité sur le temps du midi à l’école. Il était un petit garçon hyper bien dans ses baskets, hyper libre, avec plein de copains (et c’est encore le cas aujourd’hui, même si à mon grand désarroi il est beaucoup moins petit). Alors qu’il se rendait innocemment à son premier cours de danse, il s’est figé, a fait demi-tour, et a espéré très fort qu’on n’en parlerait plus. Malheureusement pour lui, ses parents ont été prévenus, et il a subi le soir même un interrogatoire serré auquel il répondait obstinément « je sais pas pourquoi, non, personne n’a rien dit, j’ai juste pas envie. ».

Quand ce petit garçon si bien dans ses baskets, a fini par avouer que devant la salle de danse, se rendant compte qu’il était le seul garçon, il lui avait été impossible de passer le pas de la porte, les arguments rationnels à base de « Mais la danse c’est pour tout le monde, on s’en fiche de ce que pensent les autres ! », n’avaient aucune chance. Oui il aimait la danse, mais le risque relationnel que cette décision impliquait était beaucoup trop grand.

Alors je lui ai dit la même chose que ce que je dirai à Arthur, quand il cachera ses baskets « Reine des Neige 3 » dont il était si fier le matin même.

« Je comprends ta décision, parce que des fois c’est plus simple de ne pas mener une bataille. Mais si un jour tu décides de te battre pour quelque chose que tu aimes, parce que cette chose est plus importante que ce que les autres pensent, on pourra s’y préparer ensemble. ».

Amélie Devaux


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