BLOG


À 180 Degrés

Retour
Pourquoi je ne te perdrai pas deux fois

Lorsque le diagnostic de ta maladie, cet horrible mot qui m’a toujours fait penser à un vieux médecin nazi, est tombé sur nos têtes, j’ai tout de suite pensé que viendrait un temps où tu ne me reconnaîtras plus, un temps dans lequel, toi, ma mère, ne me considèrerait plus comme son enfant. Un temps dans lequel par conséquent, je serai extraite de ta maternité. L’angoisse et la terrible tristesse qui m’ont saisie à cet instant venaient de cette idée que j’allais donc te perdre deux fois.

Tu ne me reconnais plus du tout, même si les délicatesse et dignité qui sont les tiennes depuis toujours, te font prétendre le contraire dans un sourire amusé, « mais oui, chérie, je sais bien que c’est toi », quand je m’annonce : « c’est moi, maman, c’est Emmanuelle ».

Tu ne me reconnais plus du tout, mais dans ton sourire quand je m’approche, il y a cette certitude sereine et douce dont tu me fais le cadeau :  nous nous aimons. Peu importe que je sois ta sœur, ta femme, ta fille ou l’une de tes amies, tu sais que je t’aime et tu sais que tu m’aimes.

Certaines fois tu n’es là pour personne, mais si je te caresse la joue, ton regard revient au présent et tu me dis : « tu es gentille ma chérie », avec une note interrogative en fin de phrase, comme si tu avais peur de te tromper de personne, de registre. Et ces mots recèlent exactement la même affection que naguère, quand tu me les disais en étant sûre de qui j’étais. Lorsque je te prends la main pour aller au jardin, je me souviens immédiatement de ce que je me disais petite fille « il n’y a que cette main là en laquelle je peux avoir confiance, les autres sont trop rêches ou trop indifférentes ». La tienne a toujours enveloppé la mienne avec fermeté et douceur. Aujourd’hui comme hier.

Tu ne me reconnais pas et parfois moi aussi je te perds, mais reviennent toujours cette tendresse, cette indépendance, et cet humour un peu bravache qui enchantèrent mon enfance et celle de tes petites filles. Il y a quelques semaines, tu m’as dit au moment où je partais : « ne m’oublie pas, ma pounette, parce que moi, je m’oublie déjà beaucoup ». Il est impossible de t’oublier, maman, même si tu t’éloignes de plus en plus de ta mémoire et de notre réalité, parce que tout ce qui faisait de toi la magnifique personne que tu fus, est encore là, infiniment présent. Et si je m’accroche sans peine à ce lien ténu et puissant, c’est parce que l’Ecole de Palo Alto me l’a appris il y a longtemps : le problème, ce n’est pas le problème, mais la perception qu’on en a.

Emmanuelle Piquet