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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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Les thérapeutes recommandés ont la parole – Épisode 8

Sandra a rencontré le modèle de Palo Alto…

…en cherchant des solutions, des outils pour ma pratique de CPE. Comme je l’explique souvent, je me rendais compte dans ma pratique que je « pédalais un peu dans la semoule » pour aider les enfants qui étaient en en posture de vulnérabilité. Je voyais des enfants qui souffraient dans leurs relations, je mettais en place beaucoup de choses, notamment par rapport au harcèlement scolaire : j’investissais absolument tous les outils que proposait l’institution. Malheureusement, je me rendais compte que certains enfants restaient comme prisonniers de relations qui les faisaient souffrir, comme s’ils n’arrivaient jamais à trouver leur place au milieu des autres. J’avais beau faire tout ce que je pouvais, c’était toujours les mêmes qui étaient ciblés. Je sentais qu’il me manquait un outil, que je ne trouvais nulle part, ni dans ce que j’avais appris ni dans ce que mettait à ma disposition l’institution.

Au hasard de mes recherches sur Internet, je suis tombée sur la conférence TedX d’Emmanuelle Piquet, qu’aujourd’hui je recommande aux parents d’enfants harcelés ! [rires]. Je ne la connaissais pas. Je n’avais jamais entendu parler d’Emmanuelle Piquet, à aucun moment, et quand j’ai écouté ce TedX, j’ai eu l’impression que c’était une évidence et je me disais : « Mais oui, mais c’est exactement ça, c’est ce qu’il faut qu’on fasse à l’école ! Il faut qu’on équipe ces enfants en souffrance, il faut qu’on leur donne des outils et du pouvoir [dans ces relations]. » J’ai trouvé ça génial, ça a été vraiment comme une révélation. Donc j’ai fouillé, je me suis rendu compte que Palo Alto n’était pas une personne mais bien une ville en Californie [rires], qu’il y avait une école de pensée qui s’appelait l’école de Palo Alto sur laquelle reposait ce travail. J’ai commencé à lire, je ne sais plus si j’ai commencé par Te laisse pas faire ![1] ou par Faites votre 180°[2], mais je sais que c’est l’un de ces deux-là. Ensuite j’ai assisté à une conférence d’Emmanuelle Piquet à Villeurbanne, organisée par une association de parents d’élèves. Le D.U[3]. a été ouvert à Mâcon cette année-là, en 2016, j’ai envoyé ma candidature, j’ai demandé pour cela un financement qui a été refusé, alors que cette formation pouvait vraiment m’aider dans ma pratique de CPE. Je me suis quand même inscrite. C’est comme ça que je suis tombée dans la marmite [rires]. J’ai adoré ! Plus je découvrais, plus j’étais convaincue que c’était vraiment ce qu’il nous fallait, que c’était vers ça qu’il fallait aller et que c’était comme ça qu’on allait pouvoir mieux aider les enfants en souffrance relationnelle à l’école.

Sandra a commencé à mettre en œuvre les outils de Palo Alto dans les collèges où elle était C.P.E

Il m’a fallu un peu de temps avant de me sentir capable de mettre en place des choses au collège, pour oser me lancer, j’ai poursuivi avec le Parcours Fondamental[4]. C’était compliqué parce qu’avec ma casquette de CPE, je ne savais pas bien comment réussir à intégrer cet outil de manière efficace, et sans rompre avec mes missions. Je sentais que c’était un terrain miné. Je savais qu’il fallait que je le fasse avec extrêmement de délicatesse pour ne pas braquer tout le monde, les parents, les élèves, les collègues etc.  Le fait d’avoir de bonnes relations m’a beaucoup aidé je pense. Tous me faisaient confiance donc c’était plus facile. Sans rien imposer, j’ai commencé à proposer cette façon de prendre en charge les souffrances relationnelles, d’abord aux élèves quand ils venaient dans mon bureau de CPE pour partager leurs difficultés. Je leur disais : « En gros, il y a trois solutions. Soit c’est moi qui interviens » – ce qui correspond à la prise en charge habituelle – « soit tu veux discuter avec l’autre » – et alors là, il me fallait être très stratégique, pour ne pas mettre en difficulté l’enfant en demande d’aide et lui permettre de reprendre du pouvoir dans la relation ; ou alors, je leur proposais celle méthode-là, [les outils du modèle de Palo Alto] : « Si tu veux, on réfléchit ensemble à la manière dont tu pourrais répondre à cette personne qui t’embête ». Je leur proposais les trois solutions, en leur laissant la possibilité de choisir, parce qu’ils sont les premiers concernés par le problème. La plupart du temps, ils saisissaient soit la 2ème soit la 3ème option, mais ils me demandaient très rarement d’intervenir [rires], ce qui veut bien dire que, si on leur pose la question, ils n’ont pas spécialement envie que les adultes interviennent : s’ils viennent nous voir, c’est d’abord pour déposer ce qui les fait souffrir. Ça a plutôt bien fonctionné. J’avais de bons retours des parents, je pense qu’ils étaient rassurés par mon investissement, mon écoute et le fait d’outiller leur enfant. J’ai donc voulu partager ces résultats avec la hiérarchie, en disant « Cet outil est génial, je me suis formée : est-ce que vous voulez qu’on en parle au niveau de l’institution ? Je suis volontaire pour m’investir ! » Mais,je n’ai pas eu l’écoute espérée, j’en ai été très surprise et déçue, pourquoi se privait-on d’un outil qui fonctionnait, qui apaisait les souffrances scolaires ? Comme j’avais un gros besoin de partager, j’ai décidé d’écrire ces histoires vécues en établissement dans mon quotidien de CPE, j’ai créé un blog « La p’tite cuisine de la CPE »[5] parce que je me suis dit que, peut-être, il y avait d’autres CPE et des enseignants qui, comme moi, étaient en galère, et qui ne connaissaient pas [ce modèle] et que ce serait peut-être un moyen de le leur faire découvrir et montrer que ça peut fonctionner.

Dans mon établissement scolaire, j’avais aussi mis en place des ateliers de « flèches de résistance ». On fait de la prévention [contre le harcèlement, quand on est CPE], donc je passais dans toutes les classes de de 6ème, mais j’avais complètement modifié le contenu de mes actions de prévention en abordant la question sous le prisme de Palo Alto : « Toi, tu peux aussi faire des choses ! ». À la suite de ces interventions, je proposais des ateliers de flèches de résistance. Les élèves pouvaient s’inscrire quand ils avaient une difficulté relationnelle, qu’ils souhaitaient pouvoir faire eux-mêmes quelque chose et qu’ils n’attendaient pas une intervention d’un adulte. Ils pouvaient s’inscrire à ces ateliers qui se déroulaient dans un lieu neutre, (pas dans mon bureau de CPE !). Je leur disais que ma casquette de CPE était restée dans mon bureau et là, on parlait en essayant ensemble de coconstruire des flèches, des réponses, des changements de posture pour qu’ils résistent à celui ou celle qui les agressait. Ils étaient en général trois ou quatre. C’était vraiment chouette. Je l’ai fait deux ans car j’ai ensuite changé d’académie. Ce qui est super, c’est que ceux qui avaient participé la première année aux ateliers avaient envie de participer la 2ème année pour aider les sixièmes en difficulté [(ces ateliers ne s’adressaient qu’à eux)] parce qu’ils avaient vraiment compris le mécanisme. C’est là où je me dis qu’entraîner les élèves, c’est hyper positif parce qu’ils le réinvestissent de nombreuses manières, même pour aider un camarade.

Comment Sandra a décidé de quitter l’Éducation Nationale pour devenir psycho praticienne

Alors…  « l’inconvénient » [rires] d’être formée à l’école de Palo Alto – je le dis comme ça, mais ce n’est pas tellement un inconvénient, mais on parle bien des « inconvénients du changement », n’est-ce pas ? [rires] – c’est que plus j’en apprenais et plus je pratiquais cette méthode, plus ça devenait difficile de garder la casquette de CPE.  J’avais l’impression d’être de moins en moins alignée avec le boulot que j’avais choisi vingt ans auparavant. Il y avait trop de choses que je me forçais à faire en sachant cela n’allait pas du tout dans le sens de la résolution et de l’apaisement de la souffrance. Cela concernait les élèves, mais aussi les adultes par rapport à la relation d’autorité, la relation éducative. Il y a aussi beaucoup d’adultes en souffrance à l’école. En fait, je me rendais compte que ce qu’on me demandait, ce qu’on attendait souvent de moi en tant que CPE, n’était pas du tout résolutoire et, au contraire, générait encore plus de souffrances tant du côté des élèves que des collègues : quand je devais intervenir comme un tiers dans la relation entre un collègue et un élève en conflit, en fait, cela ne fonctionnait pas car il est impossible de déléguer son autorité, sa relation à un autre, et toute l’institution est construite là-dessus. C’est devenu trop souffrant pour moi. Je n’arrivais plus à investir ces parties-là de mon métier en ayant compris les mécanismes relationnels avec la formation à l’École de Palo Alto. Ça s’est fait petit à petit : il m’a fallu environ cinq ans pour me rendre compte que je ne pouvais plus rester. J’avais envie d’investir [le modèle] à fond, librement et sans contrainte, pour me sentir plus alignée dans ce que je faisais.

J’accompagne aujourd’hui des personnes, en individuel, pas seulement des enfants et des ados, même si, avec ma « couleur » Éducation Nationale, les gens viennent en se disant « Elle sait comment ça fonctionne et donc elle comprend ce que nous vivons en tant que parents ». Effectivement, l’institution peut être très maltraitante, pour les parents. Je reçois donc une majorité d’enfants et d’ados, mais j’ai aussi des adultes, avec leurs problématiques d’adultes. Et c’est très intéressant aussi. J’ai aussi conservé le collectif, auquel je tenais beaucoup, en animant des ateliers et des conférences.

Le livre de chevet de Sandra et sa prémisse préférée.

J’ai adoré Une Logique de la communication[6], qui explique les axiomes de la communication. Dans ma pratique de CPE, ça m’a permis de comprendre tellement de choses qui se jouaient dans ce système établissement scolaire ! D’ailleurs, c’est un bouquin dans lequel j’aime me replonge parfois. Ma prémisse préférée du modèle est celle du combat réflexif/processif. Il existe plein de situations de souffrance liées à ça : des gens qui combattent avec leur tête, qui essaient avec détermination de ne pas ressentir ou alors de s’obliger [à le faire], de bloquer des émotions, des pensées, qui échouent et en souffrent énormément. La puissance du processif m’épate systématiquement.

Ce que Sandra préfère dans les accompagnements qu’elle fait et ce qui l’empêche de dormir

J’adore la première séance, ce moment où je découvre une personne, une histoire de vie, où la relation se crée : la rencontre.  Je suis toujours enthousiaste, quand un nouveau patient arrive. Je suis toujours très touchée par leur confiance, ils se confient à nous alors que c’est si difficile pour eux. J’ai à cœur de créer une bonne relation pour qu’ils se sentent bien et en sécurité et pour ensuite les aider à résoudre leur problème.

Au début, j’avais très peur, justement, des problématiques d’adulte parce que je me sentais évidemment beaucoup plus à l’aise avec les enfants et les adolescents, avec les problématiques d’école etc. J’avais le ventre noué, peur de ne pas être à la hauteur. Heureusement, je ne me sens jamais seule grâce au dispositif Palo Alto. Si, à un moment donné, je me sens bloquée, si un suivi me fait ruminer, me tracasse et m’empêche de dormir, je sais que je peux compter sur toute une équipe, sur les supervisions qui sont indispensables. Donc, je me dis que je ne suis pas toute seule et cela apaise mes peurs.

 Pour Sandra, c’est important d’être dans l’annuaire

La première chose, c’est que ça me m’apporte une forme de légitimité car j’ai toujours cette question-là : « Suis-je vraiment légitime ? ». Cela m’offre également une certaine visibilité, j’ai déjà eu des patients qui avaient vu le travail d’Emmanuelle et qui cherchaient quelqu’un dans la région capable de leur proposer cet accompagnement spécifique.

Ce que Sandra conseille à quelqu’un qui voudrait se lancer dans ce métier

Je conseille de prendre le temps de bien se former. Je pense que c’est la chose la plus importante. D’un point de vue tout à fait administratif, il faut avoir en tête qu’en se formant à la thérapie brève via le centre de formation À 180 degrés on peut obtenir une certification qui ne permet pas d’acquérir un statut de psychologue, nous sommes praticiens. Il faut quand même être conscient du fait que cela peut être un élément bloquant dans plein de situations, nous sommes dans un pays qui met le diplôme universitaire au-dessus de tout, le diplôme apporte plus de légitimité, dans certains systèmes, que l’expérience. Quelqu’un qui voudrait un statut de psy, et donc avoir un numéro Adeli, devra obtenir (en plus de la certification) un MASTER de psychologie. Mais on peut tout à fait exercer en tant que praticien, aider, accompagner de manière très efficace avec une certification et des supervisions. Ensuite, il ne faut pas désespérer parce que ça prend du temps de s’installer, il faut du temps pour se faire connaître localement. Les actions collectives sont un bon moyen pour faire découvrir la méthode autour de nous, et pour développer l’accompagnement individuel.


[1] Emmanuelle Piquet, Te laisse pas faire !, Payot Psy (2014)

[2] Emmanuelle Piquet, Faites votre 180° !, Payot Psy (2015)

[3] Diplôme Universitaire « Traiter les souffrances en milieu scolaire et péri-scolaire – Les théories de Palo Alto au service du monde éducatif (outils et méthodologie) », proposé par l’Université de Bourgogne, années universitaires 2016-2017, 2017-2018.

[4] Le Parcours Fondamental est la première année de formation au métier de psychopraticien dispensée par les Centres À 180 degrés/Chagrin scolaire.

[5] Les histoires du blog, et bien d’autres, se retrouvent dans le livre que signe Sandra Baudin chez Enrick B. Éditions, relations éducatives selon l’approche de Palo Alto – Les tribulations d’une CPE en collège (2023)

[6] Paul Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson, Une Logique de la communication, Points Seuil (1972)