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À 180 Degrés

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Comment savoir si un phénomène est systémique

(et pourquoi c’est si important)

Au milieu du XXème siècle, un biologiste[1] et un cybernéticien[2] contribuent chacun à leur manière à l’élaboration d’un cadre unifié pour étudier les systèmes et leur fonctionnement. De leurs travaux respectifs proviennent la définition des propriétés d’un système, et plus précisément un système vivant, et partant, l’avènement de la pensée systémique[3] qui bouleversa littéralement le champ des sciences, notamment sociales. Ce travail est d’une utilité essentielle aujourd’hui pour analyser et comprendre les systèmes qui nous entourent et ceux au sein desquels nous sommes partie prenante.

  1. Tout système utilise des boucles de rétroactions négatives ou positives[4] pour s’autoréguler et s’adapter et c’est le résultat de ses rétroactions à l’intérieur du système qui donne à voir les règles du jeu en présence, règles du jeu qui peuvent être parfaitement implicites. Imaginons par exemple un univers dans lequel :
  • les enfants et les femmes agressés sexuellement quand ils en parlent, ne sont pas écoutés ; un monde dans lequel, quand ils le sont, cela ne donne lieu qu’à très peu de conséquences négatives vis-à-vis des agresseurs. C’est un premier élément qui laisse à voir qu’une des règles du jeu implicites de cet univers serait que les auteurs de violences sexuelles ne sont pas condamnables en son sein, ce qui permet très logiquement au processus de violences de se maintenir.
  • Imaginons de la même façon, qu’au sein de ce monde étrange, quand l’information est transmise qu’un de ses éléments est capable de violences sexuelles, les autres éléments ne le condamnent pas, mais prient les éléments vulnérables de ne pas s’en approcher (« ben oui c’est Gégé, on le changera pas », ou « pas de journaliste féminine pour Patrick ») : cela aussi procède d’une adaptation qui maintient ce que les cybernéticiens appellent l’homéostasie[5] d’un système et qui fait que ce système, malgré des indignations, des larmes et des promesses politiques de le modifier à de multiples reprises, ne change rien à ce qu’il produit. Et selon la théorie des systèmes, un système ne change pas tant que les changements ont lieu en son sein, et pas au niveau supérieur des règles qui le régissent.
  • Les composants d’un système sont en interaction constante et ce sont ces interactions qui définissent le comportement global du système. En nous replongeant dans ce monde étrange mentionné ci-dessus, et si c’était bien un système, on y verrait interagir de façon assez structurée  avec les auteurs et les victimes un certain nombre de sous-systèmes : police, justice, politiques… et le comportement global du système semblerait produire sous les yeux des observateurs étonnés que nous sommes, exactement l’inverse de ce qu’il est explicitement sommé de produire, c’est-à-dire un arrêt des interactions dysfonctionnelles et mortifères entre auteurs et victimes.
  • Un système est ouvert en ce sens qu’il interagit avec son environnement. Si l’on souhaitait continuer à évaluer cet univers particulier à l’aune de la grille de ce qui fait système, on en verrait tous les acteurs participer également à des systèmes d’interactions sociales autres qu’il s’agisse de la famille, de l’entreprise, de l’école, de l’église et tant d’autres encore.
  • Un système se caractérise souvent par sa complexité et il est essentiel de bien modéliser cette complexité pour pouvoir le cas échéant en modifier les règles du jeu comme indiqué en point 1. Ce phénomène collectif tout à fait singulier que nous prenons comme exemple depuis le début de cet article ne fait pas exception : il est d’une grande complexité parce qu’il est séculaire et fondé sur des normes qui ont longtemps été invisibles ce qui fait qu’il est présent dans des micro-comportements comme dans des faits beaucoup plus macro qui peuvent être tellement intégrés qu’ils donnent l’impression d’être indolores.
  • Et enfin comme les systèmes sont ouverts cela signifie qu’ils ne sont pas immuables (on peut en modifier les règles et donc l’homéostasie en profitant de cette ouverture), ce qui signifie donc que ce qui est systémique n’est pas immuable. Et celui qui nous intéresse l’est complètement, ouvert, mais pour l’instant, force est de constater que les changements qui ont lieu en son sein n’en modifient pas les règles fondamentales. Ce sont des changements de niveau 1, comme le fait de vouloir traiter 70 000 cas de plaintes pour violences sur enfants en 90 jours par exemple, ou de refuser d’évoquer le problème des moyens à disposition des structures qui recueillent la parole des enfants et femmes victimes.

Donc oui, les violences sexuelles et sexistes constituent bien un système, elles sont systémiques, il n’y a aucun doute à ce sujet.

Pour tenter de ressentir ce que systémique signifie, on peut s’appuyer sur l’analogie suivante : si demain un journal titrait « tous les jours, un employé meurt sous les coups de son supérieur hiérarchique », on n’aurait aucune grille de lecture à laquelle se raccrocher pour rendre ce phénomène compréhensible. On serait totalement estomaqué et interdit.

Pour les féminicides, viols ou cas d’inceste, nous sommes ulcérés et attristés mais rarement stupéfaits. Cette différence mérite d’être interrogée. Elle ne traduit pas une moindre gravité des faits ; elle révèle au contraire qu’ils sont déjà intégrés à notre représentation du monde social et donc que les règles du système permettent au phénomène de se reproduire.

Modifier les règles du jeu du système ce serait par exemple (comme le dit le juge Durand depuis très longtemps) partir du principe que la communauté adulte et ses représentants légaux doivent croire 100% des enfants qui témoignent, le leur dire et les protéger immédiatement dans un principe de précaution qui rendrait immédiatement tout contact strictement interdit également aux suspects avec un quelconque enfant. C’est un changement de règles du jeu. De ceux qui modifient les systèmes fondamentalement.


Emmanuelle Piquet


[1] Ludwig von Bertalanffy, General System Theory, George Braziller, 1968

[2] Norbert Wiener, The Human Use of Human Beings: Cybernetics and Society, Houghton Mifflin, 1950

[3] La pensée systémique considère la réalité non pas comme la somme d’éléments qui existent indépendamment les uns des autres, mais comme un ensemble d’éléments en relations et interactions constantes.

[4] On parle de rétroaction négative quand l’écart avec la stabilité du système est réduit et permet de tendre vers la stabilité du système et de rétroaction positive si l’écart avec la stabilité du système est amplifié, générant ainsi du déséquilibre dans le système.

[5] L’homéostasie est un processus d’autorégulation par lequel les systèmes maintiennent leur stabilité tout en s’ajustant à des conditions externes