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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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AMITIÉS TOXIQUES – 2. Le syndrome de la bande

            On l’a vu avec Élise, maman de la jeune Mia, il est très difficile d’aider son enfant qui souffre de relations délétères avec ses pairs sans intervenir à sa place. Ce cas, qu’Emmanuelle Piquet relate dans son dernier ouvrage paru, « Votre enfant face aux autres »[1], concernait une enfant de 7 ans qui ressentait pour une petite fille de son âge une forte amitié fort mal payée de retour. Cette situation est vécue par des personnes de tout âge. En revanche, s’y ajoute parfois ce qu’Emmanuelle nomme « le syndrome de la bande », qui concerne plutôt les adolescents.

            Avant d’en venir à ce que la psychopraticienne fondatrice de « Chagrin scolaire » propose, rappelons ici qu’on ne comprend rien ou pas grand-chose à certaines souffrances liées à l’école si l’on n’a pas en tête que la « valeur » qui prime pour les ados et les préados dans la cour de l’école n’est pas la moralité mais la popularité. C’est ce qui explique l’inefficacité, au minimum partielle, de certaines actions mises en place pour lutter contre le harcèlement quand elles n’ont comme axe de travail que le seul appel à la miséricorde, la compassion et la « prise de conscience » du mal qui est fait. Or, si l’on veut bien rendre aux éducateurs, parents et enseignants, l’hommage que leur est dû, il faut admettre que les enfants savent grâce à eux, et depuis l’âge le plus tendre, qu’il est mal de se moquer, insulter, taper ou voler les affaires des autres. Les élèves qui harcèlent leurs pairs ne le font pas par ignorance des souffrances que génèrent leurs actes et leurs paroles, mais parce que ces faits leur permettent d’obtenir différentes choses : ils suscitent l’admiration de ceux qu’ils font rire et/ou la crainte d’être leur prochaine victime, pour peu que ces harceleurs soient perçus comme particulièrement redoutables du fait de leur capacité à ostraciser les autres. Or, pour les ados, « l’unité de vie », pourrait-on dire, n’est pas tant la relation interpersonnelle (qui existe, évidemment), mais le groupe, la bande. Cette appartenance semble signer une compétence relationnelle car on est volontiers traité de « victime », de « sans amis » et donc réputé « ne servir à rien » si l’on n’appartient pas à un groupe défini.

            Emmanuelle Piquet, explique, dans une vidéo à regarder sur le site des Arènes du savoir, que les adolescents attribuent à la bande un effet protecteur. « Cette croyance, dit-elle, génère deux comportements qui font souffrir ces adolescents. Le premier comportement consiste à tenter à tout prix d’intégrer un groupe qui n’a pas envie qu’on l’intègre et qui nous le manifeste d’une façon implicite ou explicite, ce qui est très douloureux. (…) Le deuxième comportement que cette croyance génère (…), c’est celui d’adolescents ou d’enfants qui restent dans des groupes ou pourtant, à certains moments, ils sont excessivement maltraités. Mais il préfère être maltraités dans le groupe qu’être bien traités, ou en tout cas arrêter d’être maltraités, en dehors du groupe. »  La thérapeute raconte, dans son ouvrage comme dans la vidéo précédemment cités, l’histoire d’une jeune fille, Morgane, qui subit des vexations de plus en plus explicites, jusqu’à des mesures de rétorsion parmi lesquelles figure l’exclusion temporaire du groupe. Ces rejets sont décidées selon des règles mouvantes, donc impossibles à respecter. Pour autant, Morgane ne s’éloigne jamais beaucoup de celui-ci, pour le cas où des signaux de retour en grâce lui serait envoyés. Comme le lui dit Emmanuelle, tout ceci est extrêmement douloureux : « Je comprends parfaitement que tu aies envie de rester à la lisière de ce groupe parce que tu as l’impression que, d’une certaine manière, c’est moins dangereux. Mais au fond, j’ai l’impression qu’en faisant ça, tu leur montres à quel point tu es dépendante d’elles. D’une certaine manière, c’est comme si tu étais une marionnette entre leurs mains. (…) » E. Piquet explique à la jeune fille que le groupe, du fait de la multiplicité des personnes qui le composent, n’est pas forcément un lieu sécure, mais plutôt une hydre dont chaque tête pourrait, à n’importe quel moment, l’attaquer en entraînant dans ce mouvement le corps tout entier. Pour sortir de cette situation génératrice de souffrance, Emmanuelle a inventé un dispositif qu’elle a nommé « le cordon sanitaire » qu’elle décrit ainsi à Morgane :  « Le cordon sanitaire, ça consiste, au fond, à créer des liens protecteurs avec des individus particuliers dans la cour. On va les choisir ensemble et le critère qui va présider à ta sélection, ça va être le critère de la gentillesse. (…) Il ne s’agit pas d’aller créer des liens d’amitié forts avec ces personnes-là. Il s’agit juste de créer dix liens particuliers, individuels, avec chacun d’entre eux. »

La thérapeute insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de nouer des relations intenses avec ces personnes. Lesquelles, d’ailleurs, n’ont pas, jusqu’à présent, énormément séduit Morgane qui n’a même jamais songé à leur parler. Il s’agit d’abord de faire montre d’une certaine indifférence pour le groupe, quand bien même cette indifférence serait feinte. Il faut préparer la jeune fille au fait que ce sera bien difficile. D’abord parce qu’il s’agit bien de renoncer à une amitié attendue et qui n’est jamais venue.  Difficile aussi le fait que, la trouvant soudainement plus intéressante une fois libérée des liens qu’elle entretenait avec le groupe, certain•e•s de ses membres viendront peut-être la solliciter : il importera alors de décliner l’invitation, de refuser ce qu’elle espérait tant, avec une joyeuse indifférence, absolument dénuée de ressentiment. Emmanuelle propose à Morgane de dire : « J’ai décidé de prendre un peu de recul mais vous serez toujours dans mon cœur. » La thérapeute ajoute : « Et puis tu fais un cœur [avec tes doigts] pour souligner le propos. »

            Mettre en œuvre le cordon sanitaire permet un apaisement. Les ados (re)découvrent de cette manière qu’ils sont bien acteurs des relations qu’ils entretiennent, et cette expérience émotionnelle correctrice est aussi celle de l’autonomie, voire de la liberté.

Muriel MARTIN-CHABERT


[1] Emmanuelle Piquet, Votre Enfant face aux autre –L’aider dans les relations difficiles, éd. Les Arènes (2022)