À 180 Degrés / Chagrin Scolaire
Au siècle dernier, quand les enfants rentraient de l’école, les parents leur demandaient quelles notes ils avaient « eues » en maths ou en dictée : la réussite scolaire primait. Aujourd’hui, si les résultats obtenus, au moins dans les matières fondamentales, comptent encore beaucoup, la capacité à entretenir des rapports sociaux faciles revêt une importance parfois égale. Dès la maternelle, des parents s’enquièrent des raisons pour lesquelles leur fils ou leur fille n’a pas été convié•e à un anniversaire ; d’autres (ou les mêmes) suivent attentivement les péripéties des amitiés enfantines et donnent des conseils quant au choix des élu•e•s. En un mot, les parents interviennent dans les relations de leurs enfants et, de ce fait, génèrent parfois l’inverse de qu’ils souhaitent : alors que leur but est que l’enfant soit apte à construire des relations avec ses pairs, ils expriment en substance le message suivant : « Tu n’es pas capable d’avoir des relations heureuses avec les autres, voilà pourquoi je vais intervenir. »
Dans son récent opus, Votre Enfant face aux autres[1], Emmanuelle Piquet donne l’exemple d’Élise, maman de Mia, 7 ans, qui a en vain tenté de convaincre sa fille de ne plus fréquenter Jade, 7 ans elle aussi, que Mia admire et aime depuis la maternelle mais qui la fait souffrir. Il va de soi que les intentions de cette mère sont bienveillantes et ses actions logiques. Élise constate, quand elle écoute sa fille faire le bilan de sa journée, que Mia n’a jamais cessé d’être dans le groupe qui gravite autour de la jeune « populaire », tant chaque moment de gentillesse de sa part est absolument précieux. Puisque chaque jour Mia rapporte les vexations, les rejets et les mots méchants que Jade lui adresse et qui la font pleurer, il paraît sensé de lui conseiller de ne plus rester auprès de cette camarade. Face à la souffrance exprimée par la personne maltraitée, l’entourage aimant se sent poussé à intervenir, en général guidé par un raisonnement linéaire : en supprimant sa cause, la douleur n’aura plus lieu d’être. Il est cartésien d’en déduire qu’il faudrait que cesse la relation jugée « toxique ». Mais si l’on raisonne de manière circulaire, systémique, on s’aperçoit que la souffrance naît essentiellement de l’espoir : l’espoir que l’amie choisie devienne aussi amicale qu’on la désire ; l’espoir que la relation change, sans qu’on n’ait rien à changer soi-même de sa posture dans cette relation. C’est évidemment illusoire. Dans cette vignette clinique, Emmanuelle Piquet fait dire à Élise, à propos de sa fille : « Elle me fait penser à ces femmes battues qui restent avec un conjoint violent alors même qu’elles savent qu’il ne changera jamais. » Le parallèle est juste : les femmes victimes de violence, qui auraient la possibilité de rompre sans risque vital mais ne parviennent pas à faire ce choix, expliquent parfois leur hésitation par le fait qu’il est extraordinairement difficile de renoncer à deux choses : en premier lieu, aux moments doux, qui existent bel et bien et justifie le choix de rester ; en second lieu, à l’espoir, fou, vain, que ces moments heureux, pourtant de plus en plus rares au fil de la relation, deviennent la norme des échanges entretenus avec la personne aimée. Et si Mia supporte les rebuffades et vexations qu’elle reçoit de Jade, c’est aussi en contrepartie (de plus en plus déséquilibrée) des mots gentils et des doux moments partagés. C’est cher payé, mais si cette amitié-là valait ce prix ? La seule personne qui peut en juger est celle qui vit cette relation. Et la seule manière de l’aider est d’éclairer les deux voies qui s’offrent à elle et dont aucune n’est exempte d’inconvénients, de risques, de renoncements : soit, elle choisit de rester proche de celle qu’elle aime et elle doit s’attendre aux méchancetés désormais habituelles, mais il y aura peut-être encore des moments merveilleux ; soit elle refuse de s’exposer aux malveillances et elle renonce en même temps à tout ce qui demeure de cette amitié. En effet, lorsqu’on suggère à la personne dont on veut le bonheur de renoncer à la fréquentation d’un•e « ami•e » maltraitant•e, on lui demande de facto de générer son propre chagrin d’amitié. Le choix est terriblement difficile et grande la tentation de ne pas enregistrer que les deux possibilités sont aussi sombres l’une que l’autre. Cette alternative stratégique génère en soi un soulagement. Puisqu’aucun des chemins n’est bordé de roses, il appartient à celle qui est concernée d’emprunter celui qui lui sera le moins douloureux. À partir du moment où elle aura fait un choix, si la difficulté de la situation perdure, la souffrance sera moindre du fait même qu’elle aura été choisie.
On peut proposer une telle alternative à de très jeunes patients. Cependant, l’exposé pourra sembler rude et il n’est pas certain qu’à l’âge de Mia on en retienne toutes les subtilités. Avec les enfants, il est toujours adapté de faire appel à l’imaginaire et au conte. Emmanuelle Piquet propose à cette petite fille une métaphore, dont on peut entendre la variante que l’autrice donne dans une vidéo sur le site des éditions des Arènes. L’histoire du rossignol, ou de la dame encagée, peut se raconter ainsi : « Il était une fois une reine, qui habitait dans un magnifique château, dans lequel elle organisait des banquets somptueux avec toutes ses dames de compagnie. La table était toujours dressée comme pour une fête. Chaque courtisane y avait une place à table et se régalait des mets raffinés qui y étaient servis. Seule une invitée n’y participait pas : elle était dans une cage, à côté de la table. De temps à autre, rarement, la reine venaient lui donner quelques miettes et lui demandait de chanter. Alors la jeune fille chantait. Elle essayait de chanter le mieux possible pour sortir de la cage et enfin être invitée à s’asseoir avec les autres, mais ce n’était jamais le cas. Elle était très malheureuse. Ce que ne voyait pas la jeune fille, c’est que la porte de la cage était ouverte. Et qu’elle pouvait en sortir à tout moment. Mais si elle sortait, ce serait pour quitter le château à jamais, puisque dans ce château, son rôle à elle, c’était d’être en cage et de ne manger que quelques miettes, parfois. Ainsi, elle pouvait décider soit de rester dans le château de la reine en n’ayant que les miettes du banquet ; soit elle décidait de quitter le banquet et par conséquent le château, ce qui veut dire se retrouver seule. Le choix est si difficile qu’elle seule peut choisir ce qu’elle fera. »
Emmanuelle insiste sur le fait qu’après une métaphore ou un conte comme celui-ci, il est essentiel, non seulement de ne rien expliquer, mais aussi de laisser toute sa place au silence qui permettra à l’enfant de laisser résonner en lui le message.
Muriel MARTIN-CHABERT
[1] Emmanuelle Piquet, Votre Enfant face aux autre –L’aider dans les relations difficiles, éd. Les Arènes (2022)