À 180 Degrés / Chagrin Scolaire
Paul, le formateur, annonce aux futurs accompagnants : « Ce que vous proposez à ces gens, c’est l’inverse de ce que on leur a toujours proposé. […] On ne sait pas mieux qu’eux ni ce qu’ils sont ni ce qu’ils devraient faire. On ne parle pas à leur place, on ne suggère rien, on n’essaie pas de les transformer. On écoute, on accueille. Inconditionnellement. Si vous leur laissez un espace pour réfléchir, ils vont réfléchir ; sinon ils vont dire ce qu’ils ont toujours dit à tout le monde, et ils vont taire ce qu’ils ont toujours tu. On est là pour favoriser leur réparation, pas pour leur faire encore plus de mal. » À peu de chose près, ce pourrait être le début d’une formation à la thérapie brève, et nos étudiants ne s’y sont pas trompés qui nous ont dit : « Allez voir ce film, il s’y opère des 180 degrés ! ». Car Paul est un personnage de cinéma et il s’agit d’un dialogue du dernier long métrage de Jeanne Herry, « Je verrai toujours vos visages », sorti en mars 2023 et qui met en scène ce qu’organise la justice restaurative : des rencontres, minutieusement préparées, entre des délinquants et leurs victimes ou d’autres, ayant subi des violences similaires aux actes qui sont reprochés aux malfaiteurs. Le dispositif, qui existe depuis 2014, a pour but de prévenir au mieux la récidive et à rétablir le lien social. « Des mesures de justice restaurative peuvent être instaurées à l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure ou dans la phase d’exécution de la peine », lit-on sur le site du Ministère de la Justice. Ces mesures ont donc une visée de réinsertion pour les auteurs des crimes. Mais elles permettent aussi aux victimes de sortir de ce seul statut, celui de victime, donc, ce qui est bien « l’inverse de ce qu’on leur a toujours proposé ».
La justice restaurative et deux ou trois aspects de Palo Alto
Comme dans le modèle de Palo Alto, le dispositif n’est mis en place qu’avec des personnes volontaires – d’un bord comme de l’autre. Comme en thérapie brève, les actions de justice restaurative supposent du courage et de la ténacité : « Ça fait neuf mois que je bosse comme une chienne, j’ai ouvert tous les dossiers », dit un personnage du film. Les participants sont tous des clients du changement. À l’instar de Nawelle, dont la vie s’est arrêtée après le braquage qu’elle a subi, les personnes qui viennent engager un dialogue avec les prisonniers ont décidé de rompre le cercle vicieux qui les fait souffrir : « C’est à moi de m’en sortir », dit ce même personnage interprétée par Leïla Bekhti. La chose n’est pas si évidente dans un système qui a pris la parole à sa place : retirer une plainte n’arrête pas automatiquement les poursuites, la fin de l’enquête ou l’abandon du procès. C’est la raison pour laquelle il est difficile, voire impossible en thérapie brève de travailler avec une personne plaignante et par conséquent maintenue dans un statut de « victime », quand les faits n’ont pas été jugés. Elle est alors considérée par l’institution comme une personne vulnérable, incapable de s’en sortir seule. Ce qui, par ailleurs, est souvent le cas. Ou pas.
On voit, dans le film de Jeanne Herry que toutes les confrontations sont préparées par de longs entretiens individuels. Les conciliateurs recueillent l’objectif des uns et des autres : il faut les préparer à un échec possible, autant qu’aux suites de ce qui est parfois envisagée comme une fin en soi et n’est qu’une étape. On explique au braqueur que participer aux séances de rencontre avec des victimes ne lui fera pas bénéficier pour autant d’une remise de peine systématique. À Chloé (jouée par Adèle Exarchopoulos) qui veut revoir son frère incestueux « pour être sûre de ne pas le croiser par hasard », son accompagnatrice demande : « Si vous obtenez ce que vous voulez, que ferez-vous ensuite ? ». La jeune femme est interrogée sur ses pires craintes. Tout changement de niveau 2 suppose, en effet, qu’on en explore les inconvénients, les risques et les renoncements. Avant la première rencontre, et chacune durera trois heures, les volontaires sont aussi amenés à envisager des détails, en apparence prosaïques, qui les préparent à ce moment autant attendu que redouté : comment se saluer ? Quels vêtements porter ? Les thérapeutes systémiques reconnaîtront là le souci du concret qui permettront de mieux accomplir les changements stratégiques les plus difficiles.
Et rien ne coule de source, comme en thérapie brève, et surtout pas le fait que sa propre vision du monde ne soit pas partagée. Or, cela est potentiellement générateur de souffrances, pour soi ou pour les autres. Ainsi, Issa (Birane Ba), auteur de homejacking, ne comprend pas pourquoi les victimes ne passent pas à autre chose après le procès et la récupération de leur argent ; le même est prompt à trouver de nombreuses excuses à son parcours : à une victime qui lui demande ce qu’il a fait pour trouver du travail, il répond : « Il paraît que Pôle Emploi, c’est mal organisé » et il n’est pas impossible que ce soit autre chose que de la mauvaise foi. Sabine (jouée par Miou-Miou) est dépassé par l’intensité de la violence dans ce monde. Chloé parle de l’inceste qu’elle a subi en disant « C’est moins grave qu’un cancer ». Cette phrase, qui a fait bondir Édouard Durand, le vice-président de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde du 15 avril 2023, est une minimisation qui n’est pas rare de la part de victimes de violences sexuelles intrafamiliales, lesquelles se sentent souvent plus coupables que les auteurs des crimes qu’elles ont subis.
Les séances longues proposée par la justice restaurative, pendant lesquelles chacun peut parler sans que jamais sa parole ne soit interrompue, permettent précisément d’élargir les visions du monde en regardant les faits de la place de l’autre, de son point de vue. Il est vrai que cela ne concernent vraiment que les personnes volontaires engagées dans le dispositif, et non pas les accompagnants. Une normativité très ancrée émerge de temps à autre, ce que l’on peut regretter : Chloé se scarifie et ce n’est pas un problème pour elle, mais Judith (Élodie Bouchez) qui la prépare veut qu’elle « règle ce problème » avant de revoir son frère. « Ce problème » pour qui ?
Remettre de la symétrie dans l’interaction
D’un point de vue interactionnel, toutes les victimes ont été placées, plaquées, en position basse. Les échanges font que de la symétrie dans l’interaction sera retrouvée, comme le prouvent quelques recadrages très nets, par exemple celui qu’entend Issa qui tente d’expliquer que la vie n’a pas été facile pour lui et que la délinquance dans laquelle il a vécu est le résultat de son manque de chance ou de formation. Nawelle lui rétorque « Et moi, je suis prix Nobel, peut-être ? ». La symétrie est restaurée. C’est ce qui se passe quand Nassim explique que la peur n’est pas l’apanage des victimes des braquages, que les délinquants la ressentent, intensément. Cette peur, qui les empêchent parfois de mémoriser le visage des personnes qu’ils agressent, serait d’ailleurs décuplée s’ils reconnaissaient leur victimes dans la rue : elles pourraient alors les dénoncer, voilà pourquoi ils feraient profil bas en s’enfuyant. Chloé, qui obtient de son frère incestueux la reconnaissance de certains faits et un partage des zones de la ville selon les jours de la semaine, lui dira en partant : « Bon courage ». Elle sort de cette dernière interaction en position haute.
Limites (bienvenues ?) du film
Parmi les critiques qui ont été faites au film, émerge le fait que, filmé comme un documentaire, ce n’en est pas un. Ce n’est évidemment pas le lieu de d’ouvrir un débat critique sur l’originalité de l’œuvre de J. Herry et sur son écriture cinématographique qui laisse toute la place aux dialogues. Ce qui interroge ici ou là est le fait que, filmé comme un documentaire (plans fixes, souvent resserrés sur le personnage qui donne son monologue), il s’agit d’une fiction. C’est aussi ce que nous choisissons de faire, quand, dans les livres qui exposent le modèle de Palo Alto et la manière dont ses outils peuvent apaiser les souffrances des personnes qui apportent en consultation, leurs problématiques, sont écrites des vignettes cliniques[1]. Ces histoires ne sont pas inventées, mais elles ne sont pas la stricte reproduction de ce que vivent les patients. À cela, il y a deux raisons : il s’agit, d’abord, de protéger leur anonymat, et c’est aussi le meilleur moyen de condenser des situations différentes, individuelles et en cela uniques, afin d’en dégager la mécanique interactionnelle, semblables dans nombreux cas. Disons que se pose, dans les livres de thérapie brève comme dans ce film, la question de « la vérité », pour ne pas dire de « la réalité ». Or, sans entrer dans une discussion qui pourrait nous mener loin et peut-être indéfiniment, sur l’intérêt comparé de l’Histoire et ses témoignages face à la fiction et ses personnages, qu’il soit permis de rappeler que l’incarnation des situations a une fonction didactique incomparable. Il est évident que le choc traumatique vécu par la personne couchée au sol, une arme pointée entre les yeux, est mieux évoqué quand elle dit : « Je regardais la poussière et l’élastique marron, par terre, sous ma caisse enregistreuse. Je vois encore l’élastique marron. », que par l’avis juste et précis qu’un expert pourrait écrire ou proférer : « La victime était dans un état de sidération et souffre d’un stress post-traumatique ».
On entend aussi le fait que ces rencontres permises par la justice restaurative ne concernent que peu de personnes. Il semble qu’il faille malheureusement se résoudre à ne panser que peu de blessures, du fait même de ce travail sur mesure qui demande du temps. C’est aussi ce qui permet, semble-t-il, des résultats. Dans le film, de nouveaux liens se créent entre des individus qui n’auraient pas dû se rencontrer et dont le point de contact a été ou aurait été très douloureux. On s’offre gâteaux et menus services, on se sourit, on s’enlace, ce que d’aucuns trouvent peut-être irréaliste, un peu naïf, trop beau pour être vrai, comme dans un conte. Paul, dans son discours d’ouverture de leur formation, dit aux futurs animateurs de ces séances : « Vous vous direz que ce que vous avez fait, ce n’était pas magique, c’était juste du travail. »
Comme en thérapie brève.
Muriel Martin-Chabert
[1] C’est le choix que fait Emmanuelle Piquet dans ces ouvrages (et d’autres à sa suite) : « Faites votre 180 degrés »(Payot, 2014), « Te laisse pas faire » (Payot 2015), « Je me défends du harcèlement », (Albin Michel, 2016), « Allez les filles » (Albin Michel, 2018), Votre enfant face aux autres (Les Arènes, 2023) pour n’en citer que quelques-uns.