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À 180 Degrés / Chagrin Scolaire

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Un chagrin d’amitié

J’ai 10 ans. Elle s’appelle Violette et l’existence hippie de ses parents me la rend à la fois mystérieuse et intense. Elle fait des claquettes, et du modern jazz, tandis que j’ai été inscrite à des cours de flûte à bec et au scoutisme. Notre instituteur de CM2 partage les opinions politiques de sa famille et méprise celles de la mienne, bien plus réactionnaires, avec ostentation, cela me la rend encore plus  séduisante et mes parents très rébarbatifs. Quand je dors chez elle, je hume avec délice l’odeur de patchouli de sa mère et contemple ébahie ses deux seins parfaits, tandis qu’elle se change devant sa fille et moi avant de sortir et de nous laisser seules une partie de la nuit (et que je me demande à quoi peut bien ressembler la poitrine de ma mère).

Violette inspire violemment mes inclinations rebelles, c’est avec elle que je vole la première fois dans un magasin, avec elle que j’apprends à mentir avec aplomb, avec elle que je fume ma première cigarette. Elle est mon modèle, mon maître, mon inspiratrice. Et mes parents, sentant sans doute qu’elle les a faits tomber brutalement de leur piédestal parental, et me voyant pleurer de plus en plus souvent, tentent de me la rendre moins irrésistible en critiquant ses façons d’être, fausse, peste, intéressée, diront-ils avec tout leur mépris de classe. En vain, bien sûr, mes sentiments sont trop forts.

C’est que je ne suis pas la seule à être ensorcelée par Violette, nous sommes au moins trois à nous disputer son intérêt. Et de plus en plus souvent, alors que les années collège viennent nous percuter, je perds les batailles dont son amitié est le trophée, mon adoration est trop évidente, mes tristesses trop visibles et surtout, mes  pardons trop rapides. Je suis prête à perdre tout pour être sa confidente exclusive : l’estime de mon adoré maître d’école, la satisfaction de mes parents, l’amitié des autres, et plus tard, l’intérêt des garçons. Et  tous ces sacrifices sont insuffisants ou plus exactement, la dépendance qui est mienne leur ôte progressivement toute valeur.  Vient un jour où elle me signifie que je ne suis plus rien pour elle.

Et  quand je pense aux chagrins relationnels qui ont émaillé ma vie, celui-ci me semble de loin le plus abrasif, le plus cuisant de ceux que j’ai vécus, à due proportion, bien logiquement, de l’indifférence agacée qu’il suscita chez mes parents, très  soulagés que je ne traîne plus avec » la fille des communistes ». Je gérai donc ma souffrance comme je pus, c’est-à-dire mal, et mes  années de collège en furent considérablement affectées. Sans doute aussi que bouleversée par cette première blessure difficilement cicatrisée, je me fis plus méfiante dans le choix de mes amitiés de lycéenne, puis d’étudiante, qui, elles, vibrent toujours avec chaleur aujourd’hui.

 Si j’avais rencontré la petite Emmanuelle d’alors, secouée de sanglots par cet abandon déchirant, sur le canapé de mon cabinet, je lui aurais dit que les chagrins d’amitié sont parfois plus douloureux que les chagrins d’amour. Qu’il faut donc les accueillir avec douceur et respect. Et, j’aurais dit à ma mère, d’ouvrir ses bras en disant : « je comprends à quel point c’est dur, ma Pounette ». Parce que même si nous espérons ardemment le contraire, nous avons un impact quasi nul sur les amitiés de nos enfants, mais  c’est bien notre capacité à les bercer quand elles leur  font trop mal qui contribue à faire de ces blessures des cicatrices blanches.

Emmanuelle PIQUET