déc07

Sabotage bienveillant : quand dire « range tes chaussures » ne suffit plus

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Dans une étude récemment publiée[1], on apprend qu’il y a une raison scientifique à la connaissance empirique que partagent tous les parents : quand on réprimande ou glisse une observation perçue comme désagréable à un adolescent, tout se passe comme si  le cerveau du jeune humain se vidait,  à l’instar  d’une ardoise magique qu’on efface.  œil vide et absence totale de réaction : il se referme, imperméable à la gêne ou la contrariété des adultes. Bref, l’ado semble s’en battre les flancs.
Dans cette étude américaine, les chercheurs ont observé au scanner les modifications cérébrales de filles et garçons (14 ans en moyenne) écoutant leur mère parler de ses activités banales (ravitailler la famille, par exemple) ou proférer à leur égard des critiques comme : « Une chose qui me dérange, c’est que tu t’énerves sur des problèmes mineurs. Si je te dis de retirer tes chaussures en bas de l’escalier, tu t’agaces parce qu’il faut que tu les ramasses, que tu montes les escaliers et que tu les ranges dans ta chambre. ».

Dans ce dernier cas, et en toute logique, les zones associées aux émotions négatives étaient nettement plus activées que lorsqu’il s’agissait des courses alimentaires. En revanche, à l’écoute de ces remontrances, les zones habituellement sollicitées dans la régulation des émotions ou l’empathie semblaient mises en veille : « Les jeunes arrêtent de faire fonctionner leur processus de sociabilité et la compréhension de l’état d’esprit de leurs parents, en réponse aux critiques maternelles », expliquent les chercheurs. »
Il est donc scientifiquement prouvé que l’ado se fiche éperdument de ce qui dit alors sa mère. Précisons que l’étude n’a pas observé ce qui se produit dans les interactions avec le père.

Nous savons donc pourquoi les légitimes protestations maternelles glissent sur l’adolescent comme l’eau sur les plumes d’un canard ou génèrent des réactions de colère. Dans nos centres « A 180 degrés » et « Chagrin scolaire », nous cherchons plutôt comment modifier la situation intenable pour le parent. Il nous arrive alors de prescrire un « sabotage bienveillant » aux mères excédées, exténuées, épuisées par leur « ado-poulpe », comme le nomme notre collègue Nathalie GOUJON qui nous a confié ce texte où elle explique de quoi il s’agit.

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Le sabotage bienveillant est un ensemble de tactiques que nous construisons avec délice aux côtés de parents désemparés. Je dois préciser que nous utilisons ces tactiques afin de mettre en œuvre un mouvement stratégique plus large de responsabilisation dudit poulpe.

Nous allons – avec l’imagination, la colère et l’humour des parents – fabriquer des conséquences aux actes habituellement impunis de leurs affreux jojos. Ainsi le sabotage bienveillant est un outil assez incisif que l’on utilise dans un cadre bien précis en thérapie.

Il est aussi utile pour faire rire les parents qui sont glacés d’angoisse à l’idée de responsabiliser leur enfant après avoir pratiqué la prise en charge pendant de nombreuses années, « parce qu’il est encore vraiment bébé », « parce que depuis tout petit il n’a jamais su se débrouiller, la preuve on a été obligés de l’habiller jusqu’à 10 ans », « parce qu’il a toujours eu des difficultés et nous a toujours inquiétés, d’ailleurs il est dyspraxique » … Ainsi donc responsabiliser leur ado qu’ils ont pris en charge à gogo jusqu’alors et surentraîné à la culpabilisation, sans le vouloir, est une entreprise très difficile et un peu d’humour ne nuit pas.

Comme toujours, selon les prémisses de ce modèle, nous devons identifier ce qui a déjà été tenté dans des séquences précises et préconiser quelque chose à 180°. Ainsi les exemples donnés ci-après[2] sont des situations qui peuvent vous inspirer afin de créer vos tactiques spécifiques mais les solutions envisagées ne peuvent pas s’appliquer dans tous les cas de figure évidemment.

Tous ont un point commun néanmoins : la posture et l’état d’esprit dans lequel vous devrez être pour mettre ces tactiques en œuvre. Vous devez être désolé(e), dans la lune, fatigué(e) par votre travail ou globalement pathétique. Ce que, de toutes manières, vous pensez parfois et que votre ado pense dans 90% des cas. Cet état (au choix) vous amène à faire des choses étranges…

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Vous ne serez donc absolument pas ironique car cela amènerait l’ado à interpréter votre nouvelle attitude comme une manœuvre supplémentaire pour le pousser à faire des choses, cela reviendrait à jouer la même rengaine avec un nouvel instrument et donc serait totalement contre-productif.

L’entrée, les chaussures et le tapis blanc.

C’est l’histoire de Madame M qui vient car elle s’inquiète pour son fils qui a déjà consulté de nombreuses fois et est sous traitement. Il a des accès de violence me dit-elle. Elle a peur d’un « passage à l’acte » (comme tuer des tchétchènes (pourquoi des tchétchènes, je n’en sus jamais rien !)), ils en parlent beaucoup, il n’a jamais rien fait de violent hormis les disputes avec sa mère…. Il a trouvé un levier fort intéressant pour inquiéter sa mère et tous deux dansent un tango relationnel vicieux où, plus elle s’inquiète pour lui, plus elle est sur son dos et plus il va mal et devient persuadé lui-même qu’il est un psychopathe. Après plusieurs séances les relations sont apaisées et elle change de point de vue sur sa pseudo pathologie, ce qui fut le cœur du changement produit par la thérapie.

Alors, reviennent sur le devant de la scène de ses préoccupations, des situations de la vie quotidienne qui l’horripilent. Son fils et sa fille, deux ados redevenus normaux dans sa perception, sont insupportables quant au rangement de leurs chaussures. Un épais tapis blanc est à l’entrée de la maison (oui nous faisons avec ce que les personnes amènent : ce serait tellement plus simple de mettre ce tapis ailleurs, mais soit…) et les deux pénibles laissent leurs chaussures crasseuses immanquablement dans l’entrée et il est bien sûr régulièrement maculé.

Elle leur dit sans arrêt de les ranger dans le placard à chaussures ou dans leur chambre, mais bien entendu ils semblent sourds à ces remarques. Le problème si elle s’énerve sur ce genre de sujet est qu’elle risque à nouveau de tomber dans la prise en charge sur des actions qui mettraient en péril notre stratégie globale où elle a déclaré :

« Je n’interviendrai plus dans votre vie car je me rends compte que je vous ai traités comme des bébés or vous avez grandi donc toi Thibault si tu veux abandonner ton travail tu peux tout à fait et toi Sophie, si tu veux sortir et faire n’importe quoi avant tes examens c’est à toi de voir. Je vous prends la tête alors que c’est de vos vies dont il s’agit donc je vais arrêter cela car on se dispute trop et trop souvent. »

Si elle les houspille sur des rangements et demande des choses qu’elle contrôle ensuite alors qu’elle a fait cette annonce, on risque d’affaiblir la stratégie car les enfants regardent plus ce qu’on fait que ce qu’on dit. Ils pourraient se dire :
« Ouais elle a dit qu’elle nous lâchait mais elle continue de nous prendre la tête. »
Ainsi mon objectif fut double : qu’elle puisse vivre un peu sa colère en s’amusant et que l’on créé des conséquences à leur manquements divers.

Pour les chaussures et le tapis blanc, j’ai préconisé qu’elle prenne les chaussures sales de son fils et les dépose sur son oreiller dans sa chambre.

Ainsi, s’il s’énervait en disant : « Mais c’est dégoutant pourquoi mes baskets sont sur mon oreiller ? », elle devait lui répondre : « Oh mince excuse-moi, je voulais les ranger dans ton placard dans ta chambre parce qu’elles étaient sur le tapis de l’entrée et mon téléphone de boulot a sonné et comme tu le sais c’est pas facile en ce moment, j’ai été perturbée et j’ai totalement oublié ce que je faisais, désolée chéri. »

Nous avions aussi prévu que les jours suivants il continue de laisser ses baskets en plan sur le tapis et imaginé d’autres endroits improbables où elle pourrait promener les chaussures. Le garage où se trouvent l’étendage et la machine à laver le linge. (« Je suis allée chercher le linge propre et puis je ne sais pas pourquoi… je suis vraiment à l’ouest en ce moment, je suis désolée »)

Puis à nouveau la chambre avec une option pour le bureau où ses cours s’étalent souvent…. Bref, nous avons bien ri toutes les deux et résultat : une fois a suffi. La boue sur l’oreiller avait eu raison des habitudes criminelles pour le tapis de ce jeune.

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Comme on le constate dans cet exemple, il ne s’agit pas de « faire payer » ces méfaits à son ado (ou à son conjoint ou à ses collègues : le mouvement n’est pas exclusivement destiné à une tranche d’âge ou à un type de relations) mais de dire l’équivalent de : « Fais ce que tu veux (laisse traîner tes chaussures sales), mais assume les possibles conséquences de ton choix (il est possible qu’elle se retrouvent à un endroit qui ne te convient pas). »  Ce que Nathalie GOUJON nomme fort justement « responsabilisation ».

En attendant la publication d’autres « sabotages bienveillants » proposés par Nathalie, n’hésitez pas à partager ici vos propres trouvailles !

 Muriel MARTIN-CHABERT

[1] http://scan.oxfordjournals.org/content/early/2014/11/17/scan.nsu133

[2] D’autres exemples vous seront proposés une fois prochaine : ici, il s’agira de la relation d’un mouvement thérapeutique qui aurait pu être proposé à cette maman dérangée par l’énervement de son enfant au moment de ranger ses chaussures, dont il est question dans la relation de l’expérience américaine.

Commentaires

  1. C’est vraiment une des tâches que je préfère! Nos patients et nous mêmes rigolons bien dans ces moments là. C’est de bonne guerre!
    Très bel article Muriel et Nathalie! Bravo, on ne s’en lasse pas

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