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Nov14

Handicap : la main dans le chapeau

Laura, 21 ans, passe le bac et parmi les candidats de sa salle d’examen, il y a un garçon qu’elle trouve très gentil de lui avoir prêté un stylo. Très gentil et très beau. Le matin du deuxième jour des épreuves, sa sœur la découvre maquillée comme une voiture volée. A la question de Chloé : « Tu voulais te faire remarquer ? », Laura rétorque que se faire remarquer n’est pas vraiment son problème. « Mention particulière »[1] raconte l’histoire de Laura, trisomique, qui voudrait devenir journaliste et que son père prépare depuis deux ans pour l’examen. Ils doivent surpasser les difficultés d’apprentissage, supporter les moqueries sur son handicap, l’admiration interloquée et la commisération des voisins. Il leur faut aussi laisser Laura prendre le risque des déceptions, amoureuse, amicale, estudiantine :  le risque de l’autonomie, en fait. Laura dit ce que bien des ados pourraient formuler : « Tout le monde a peur que je grandisse, même moi. »

Le parcours de Laura est une fiction qui prend sa source dans la réalité : une jeune fille marocaine porteuse de trisomie 21 a obtenu son diplôme en 2014.  De l’autre côté de l’Atlantique, une autre aventure a fait les titres des journaux.

« Dans l’établissement où elle travaille depuis janvier, les enfants l’appellent « Noé ». Quand elle ouvre la bibliothèque, ils se dépêchent de s’asseoir par terre, attentifs à chacun de ses mots. Rapidement, ils imitent les gestes de la jeune femme qui raconte une histoire de requin. »[2]  Noé, c’est Noélia, 31 ans, Argentine, institutrice et trisomique, dont l’Obs rapportait l’année dernière le parcours sans précédent.  Ces trajectoires confortent les thérapeutes stratégiques que nous sommes dans la conviction qu’apposer une étiquette sur une personne la fige dans un état qui peut n’être que transitoire, ou bien, comme dans les cas de Laura et Noélia dont le handicap n’est pas une vue de l’esprit, dans un seul des aspects de sa personnalité et de ses compétences.

Plusieurs choses semblent remarquables dans ces histoires.

La première est que les personnes handicapées sont parfois perçues comme déficientes au-delà de leur handicap.

Fabienne[3], une jeune femme en fauteuil roulant depuis son plus jeune âge, vit un quotidien somme tout banal, sinon facile à organiser :  elle a étudié dans les établissements publics de sa ville, vit en couple, aimerait un enfant, sort avec ses amis et travaille. Elle m’expliquait combien peu de personnes handicapées ont la chance d’avoir, comme elle, un emploi. Ses parents l’ont toujours traitée comme ses frères et sœurs valides. C’est dans le milieu professionnel que Fabienne a « découvert » qu’elle était handicapée, par les remarques et questions faussement ingénues de certains de ses collègues, plutôt malveillants, qui « s’étonnaient »   du fait qu’une personne « comme elle » puisse accomplir les missions qui lui sont confiées et pour lesquelles elle a été formée (aucune n’exige la station debout). Renvoyée à ce handicap qui semblent la définir entièrement pour certains, alors qu’il a toujours été vécu par elle et sa famille comme une particularité avec laquelle il faut composer, Fabienne a fait l’expérience ainsi que la réalité n’existe pas.[4]

En second lieu, l’histoire de Noélia, l’institutrice trisomique qui initie les tout petits à la lecture, fait écho à la politique de recrutement de ces entreprises spécialisés en informatique[5]  embauchant spécifiquement des autistes. Comme l’explique leurs responsables, le but de cette sélection est « d’œuvrer pour un monde meilleur » et « d’améliorer la vie des gens » mais aussi de bénéficier des « talents uniques des personnes autistes » afin d’être plus compétitifs.   Telle société ne confie qu’à des personnes Asperger le soin de tester les logiciels : « Ils ont une capacité très particulière à se concentrer sur quelque chose. Ils ont une disposition unique pour trouver des erreurs dans du code de programmation par exemple ».[6]

Ces compétences génèrent des résultats si probants que l’entreprise aménage volontiers les espaces de travail. L’acoustique des locaux est améliorée, parce que l’hyperacousie que présentent certains Asperger rend insupportables les bruits usuels d’un groupe ; les réunions sont moins nombreuses et les échanges se font autant que possible par écrit. Les clients qui reçoivent ces informaticiens sont prévenus afin de ne pas être désarçonnés par des compétences sociales différentes, dont les manifestations ne sont pas toujours ostensibles ou reconnues comme relevant du handicap. C’est « la différence invisible » dont traite l’excellente BD de Mademoiselle Caroline et Julie Dachez.[7]

 

Ces personnes ne sont pas moins porteuses du syndrome Asperger qui génère difficultés et souffrances, mais la place qui leur est donnée dans le monde du travail non protégé, et par conséquent la vision que la société en a, pourraient être largement modifiées, si l’on considérait que les caractéristiques de certains handicaps sont aussi des avantages. Voilà qui renvoie à l’étymologie du mot handicap.

Le terme, emprunté à l’anglais et attesté depuis le 18ème siècle, est une probable contraction de l’expression « hand in the cap » (« la main dans le chapeau ») qui renvoie à une forme de jeu « dans lequel on proposait des sommes destinées à égaliser la valeur d’objets d’échange et où la mise était déposée dans une coiffure »[8].  Dans certains sport (hippisme, golf), avoir un gros handicap signifie que l’on est plus performant que les autres concurrents, et qu’il faut équilibrer les chances.[9]

On peut alors se demander pourquoi ce qui est fait naturellement lors du recrutement de personnes valides, à savoir sélectionner certaines compétences et qualités sans se préoccuper d’éventuelles inaptitudes non préjudiciables à la tenue du poste, devient difficile lorsque le candidat est porteur de handicap ? Tellement préjudiciable qu’aujourd’hui, « moins d’un adulte handicapé sur deux a un emploi dans l’Union Européenne » Un jeune apprenti expliquait à son professeur que lui, très compétent à l’atelier, avait « des mains d’or », et que son camarade, plus performant dans les matières scolaires, « les doigts dans la tête ». Et qu’eux deux seraient indispensables à l’entreprise qu’ils voulaient créer.

 

Muriel MARTIN-CHABERT

 

[1] Téléfilm de Christophe Campos, diffusé sur TF1 le 6 novembre 2017

[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20161024.AFP0358/en-argentine-noelia-maitresse-trisomique-captive-les-enfants.html

[3] Le prénom a été changé

[4] « De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce sont différentes versions de la réalité […]. » Watzlawick, La Réalité de la réalité

[5] https://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/des-asperger-en-entreprise_sh_35535#achat_article

[6] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20130607.RUE6652/informatique-ils-recrutent-des-autistes-pour-etre-plus-competitifs.html

[7] Mademoiselle Caroline et Julie DACHEZ, la Différence invisible, Editions Delcourt/Mirages (2016)

[8] http://www.cnrtl.fr/etymologie/handicap

[9] En miroir, des compétitions d’athlétisme sont désormais interdites à des athlètes porteurs de prothèses, parce que ces dernières les avantagent. https://informations.handicap.fr/art-championnats-athletisme-markus-rehm-865-7092.php

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