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En quête de relations de classe plus apaisées ou comment armer les enfants dès le plus jeune âge.

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Notre métier a plusieurs facettes. Nous recevons dans nos cabinets des parents, des enfants, des professionnels de l’enfance, qui viennent pour régler un problème précis à un moment T. A ces gens là nous proposons une stratégie sur mesure pour les aider à aller mieux. Lors de nos conférences nous présentons des cas que nous avons rencontrés pour que les gens s’en inspirent et les appliquent à leur propre situation. Mais il nous arrive aussi de discuter avec des gens qui n’ont pas de problème, pour qui on ne construit pas de stratégie mais à qui on explique notre vision des interactions sociales et de pourquoi nos stratégies fonctionnent. Et une fois sur cent (pourcentage tout à fait approximatif et à visée purement stylistique), quelqu’un en fait quelque chose de concret.

C’est le cas de Lou*, institutrice en maternelle, qui s’est dit qu’armer les enfants en leur faisant comprendre qu’ils peuvent être acteur de la solution dans une situation qui ne leur convient pas pouvait leur servir tout leur vie, et avant même qu’il y ait harcèlement à proprement parler. Elle a bien voulu nous présenter sa démarche.


Tout enseignant s’est trouvé confronté à la gestion du climat de sa classe. En effet, il ne se passe pas une journée sans que l’on soit obligé de gérer un conflit entre deux ou plusieurs élèves.  Nous avons pour objectif de leur apprendre à vivre en société et à respecter les autres. C’est plutôt vaste comme projet, et ce n’est pas forcément évident de savoir comment s’y prendre.

Cela fait plusieurs années que j’enseigne en maternelle, en REP+ (Réseau d’Éducation Prioritaire +). Mes élèves sont en cours d’acquisition du langage, un chouette terme pour dire que comme ils ne savent pas encore très bien s’exprimer, lorsque que ça va pas, ils tapent, mordent et poussent (pour les plus sympas d’entre eux). En plus, certains ont des situations familiales pas très roses, et quelques uns l’extériorisent avec l’usage de la violence. Cela donne alors des gamins qui attaquent à tout va les autres, que ce soit physiquement ou verbalement, et cela de façon gratuite, sans provocation au préalable.

Ainsi, nous pouvons avoir Camille*, 4 ans, dont le jeu favori est le bowling humain, c’est à dire pousser tous les élèves se trouvant sur son passage, ou encore Kirill*, 5 ans, qui roue de coups les élèves passant à sa portée dans la cour en leur criant “J’vais te tuer !”, ou enfin Françoise*, 4 ans, qui adore étaler ses crottes de nez sur les élèves assis à côté d’elle pour les embêter.

Ce ne sont que les exemples de cette année, je ne vous parle même pas des années précédentes où il y avait par exemple Vivien*, 5ans, qui murmurait à des enfants des douceurs telles que “Tu pues le caca” sans cesse jusqu’à ce qu’ils fondent en larmes. Ces enfants sont très conscients de ce qu’ils font, et si un adulte leur fait une remarque, ils se contentent de rire et de recommencer peu de temps après.

En enseignante impliquée et volontaire que je suis, j’ai essayé plein de choses ; en parler avec les enfants, en parler avec les parents, créer des règles de vie avec eux, travailler sur les sentiments ou l’empathie, me fâcher, ne pas me fâcher, lire des albums traitant du sujet, faire des forums de discussion….

Et puis, un jour, j’ai eu une splendide discussion avec une amie qui m’a parlé de son boulot, où elle aidait des gens à se sortir de situations de harcèlement en construisant des flèches. Une bien belle invention, la flèche, sorte d’arme verbale sur mesure qui permet de retourner la situation jusque là toujours en faveur de l’agresseur. La victime lance sa flèche contre l’agresseur, et celui-ci surpris, désarçonné, repart la queue entre les jambes car sa victime n’est plus passive. Mon amie permet donc à ces personnes de prendre confiance en elles et leur apprend à utiliser l’art oratoire comme défense.

En réfléchissant au harcèlement, souvent vécu en milieu scolaire, et au champ d’action possible pour les enseignants, je me suis dit que tous les enfants devraient être capables de se défendre verbalement, et surtout avoir suffisamment d’aplomb pour s’affirmer face à leur agresseur et cela dès le plus jeune âge.

Ainsi, quand la petite Camille pousse Raphaël*, je ne vais plus voir Camille en lui disant que ce n’est pas bien ce qu’elle a fait et qu’elle doit aller s’excuser auprès de Raphaël. Désormais, c’est Raphaël qui va voir Camille, la regarde droit dans les yeux et lui dit : “Tu n’as pas le droit de me pousser. Cela ne me plait pas.”

Lou quand Raphaël a répondu à Camille au lieu de pleurer pour la première fois, une allégorie.

Mon but est de faire verbaliser les élèves de diverses phrases telles que “Tu m’as fait mal”, “Tu n’as pas le droit”, “Laisse moi tranquille”, etc.… afin qu’ils puissent gérer leur conflits seuls. Cela donne Sophie*, 3 ans, qui va voir Manu*, 6 ans, et qui lui dit :”Je suis pas obligée de jouer avec toi, laisse-moi tranquille”, parce que Manu la prenait pour une petite poupée toute mignonne et la forçait à la suivre partout en la tirant par la main. Ou alors Gwenaël*, 5 ans, qui va voir Nicolas* et Mélina*, 6 ans, pour leur dire que quand ils se moquent de lui, il est triste et que ça ne lui plait pas, donc ils doivent arrêter. Dans les cas les plus difficiles, j’accompagne l’élève et indique à son agresseur que celui ci à quelque chose d’important à lui dire. Mais cela reste toujours un enfant qui s’adresse à un autre, directement, sans que ce soit un adulte qui intervienne au préalable. Je reprends moi même cette terminologie quand je remets les points sur les i, en indiquant aux élèves lorsque “Cela ne me plait pas” ou que “Je suis fâchée “.

Dans les faits, mon objectif initial d’auto-gestion des conflits n’est pas atteint à 100%. Les élèves viennent quand même me voir en me disant : “Camiiiiiiille elle m’a fait maaaaaal”, mais je leur indique que c’est à eux d’aller parler à l’autre enfant. À cet âge là, les enfants ont encore besoin du regard bienveillant de l’adulte, et ils viennent ainsi quasi systématiquement me voir avant d’aller affronter l’autre élève, même si pour les plus grands il suffit que je réponde “Va lui dire.” Pour les plus petits, je leur souffle généralement la réplique.

Cependant, je remarque que le nombre de conflits dans ma classe a énormément baissé, et que parmi mes trois élèves qui “attaquaient” gratuitement leurs pairs, deux ont cessé et la dernière est beaucoup moins agressive. Est-ce dû au fait que ce soit leurs pairs qui leur rappellent comment on se comporte avec les autres et non l’adulte ? Ou est-ce dû au fait que ce soit beaucoup moins drôle de s’en prendre à des personnes capables de s’affirmer davantage ?

Je n’ai pas assez de recul pour pouvoir l’affirmer, mais tout ce que je sais, c’est que mon climat de classe est plus serein et cela me plait.


Ici, pas de répartie cinglante, pas de problème de « harcèlement » avec des enfants dont il faut regonfler la confiance en soi, mais des enfants en plein apprentissage relationnel. Nous disons souvent que l’amitié, le lien avec les autres est quelque chose que l’on doit ressentir, sans trop y réfléchir. De fait, nous croyons assez peu aux grands discours théoriques pour faire comprendre à des enfants de 3 ans qu’ils ne doivent pas mordre. Nous misons plutôt sur des expériences émotionnelles correctrices, qui peuvent servir à tous : ceux qui mordent, ceux qui subissent et ceux qui assistent à la scène. Quand la maîtresse dit « Va lui dire que tu n’es pas d’accord », l’enfant qui subit entend « Tu as ton mot à dire, ce que tu ressens compte et vaut la peine d’être dit », l’enfant qui mord entend « Ce n’est pas l’autorité arbitraire qui dit ce que je peux faire ou non après coup mais les feedback directs des personnes dans la relation », et le public fait les deux apprentissages à la fois.

Et ces enfants seront surement plus à même de décocher une flèche plus élaborée le jour où ce sera nécessaire. Merci Maîtresse !

*Tous les prénoms ont été modifiés.

Commentaires

    1. Je ne suis pas dans le métier, mais j’ai une amie qui est maman d’une petite de bientôt deux ans à la crèche. Il y a quelques mois, elle a assisté à une réunion « morsure » à la crèche où elle a appris qu’un enfant de la section de sa fille mordait les autres. Quand je lui ai demandé si c’était arrivée à sa fille, elle m’a répondu qu’elle s’était déjà fait mordre deux fois, mais que dans chaque cas, elle n’avait pas pleuré, mais fait « non » avec le doigt. Voilà, j’espère que ça vous donne une piste. Bonne chance!

  1. Merci de ce partage.
    Je suis enseignante en CP, j’ai lu les livres d’Emmanuelle Piquet et, depuis, moi aussi, dans les situations de conflits, j’aide les victimes à s’affirmer face à l’agresseur.
    Nous avons deux filles dans la classes qui commandent et agressent les autres…. et une majorité d’enfants tout doux qui se laissent faire. Nous travaillons, en conseil de classe, à savoir exprimer clairement (messages clairs) son refus. C’est long…. surtout avec le phénomène de leadership (l’ascendant que prennent certains enfants sur les autres, tout le monde veut être son copain !)
    On apprend aussi aux petits à ne pas se laisser insulter par les grands .

  2. j’adore cette idée!
    après deux ans de sophrologie, je commence à l’appliquer pour moi et à essayer d’inclure mes élèves dans ce processus,
    bravo pour cet article

  3. Super initiative. J’espère que cette instit servira d’exemple à d’autres.
    Autant, j’ai été victime de harcèlement au lycée, parfois sous les yeux des profs, qui n’ont jamais rien fait ce que je déplore, autant, je me demande si dans les petites classes, les adultes n’interviennent pas des fois trop vite quand les enfants se disent des gentillesses du genre « Non, t’as pas le droit d’aller sur le toboggan (avec nous) ». Enfin, je dis ça mais je réside maintenant en Angleterre, où le harcèlement est pris très au sérieux depuis une trentaine d’années et on en parle aux enfants dès la rentrée à l’école (à 4 ans).
    C’est arrivé que ma fille dise ça à l’une de ses copines, et la maman d’une autre petite fille est intervenue sur le champ pour dire à la mienne (en ma présence!) « Ça te ferait quoi si Lara (prénom changé) te disait que t’as pas le droit d’entrer? » C’est dommage, Lara n’a même pas eu sa chance de défendre ses droits elle-même, alors que la connaissant bien, je pense qu’elle aurait su le faire.
    Hier, cette fois c’est ma fille, de tout juste cinq ans, qui s’est trouvée à la place de Lara en classe, et d’après elle, la maîtresse a tout de suite dit à la gamine fautive que c’est pas gentil, etc. ne laissant pas à ma fille, semble-t-il, l’occasion de se défendre elle-même. J’ai décidé de faire un petit jeu de rôle avec ses Sylvanians, en prenant le rôle de l’enfant « méchant », et lui donnant celui de l’enfant « victime ». Elle a l’air de savoir quoi dire si on lui dit « tu peux pas rentrer ici » ou des choses du genre. Ça me rassure.

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