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Juin07

Cyberharcèlement, un degré supplémentaire dans la violence ? Question/Réponse

Quand nous sommes invitées sur les plateaux de télé, de radio, mais aussi quand nous échangeons avec des patients, des amis sur le harcèlement, inévitablement, la question du cyberharcèlement et de la violence sur Internet, est amenée, en plat de résistance, voire en bouquet final. « C’est bien le pire, n’est-ce pas ? »

Aux yeux de tous

C’est en effet horrible de se dire qu’on verra diffusé le commentaire cruel, l’épithète injurieuse, la photo désavantageuse ou intime (trop intime), parce que des indélicats vous jettent en pâture à la sauvage toile mondiale. En un clic, en une fraction de seconde, vous vous trouvez cloué au pilori, aux yeux de tous. L’instrument de torture est virtuel ; les souffrances infligées ne le sont pas. Bien des ados nous expliquent qu’il est désormais hors de question qu’ils retournent en classe, qu’ils franchissent la cour, affrontent les regards, les quolibets, les crachats. Après cela, ils ont une « réputation », les « amis » se détournent, dégoûtés ou soucieux de ne pas être confondus dans l’opprobre.

A cela s’ajoute l’éternité

Tout le monde sait que ce qui est sur la toile y demeure. C’est une empreinte indélébile, comme le sang d’une scène de crime : on a beau le laver, les experts savent le faire apparaître quand ils ont besoin de preuves. Les employeurs peuvent évoquer l’état peu brillant dans lequel vous étiez à la fin de cette soirée étudiante, ou – dans le pire des cas – commenter l’extraordinaire souplesse dont vous faisiez montre lors de cette soirée intime dont votre ex a publié la vidéo pour se venger de votre rupture. C’est une condamnation à perpétuité incompressible, et c’est insupportable. Au point que certains des ados que nous voyons, dans nos Centres « Chagrin scolaire », évoquent l’envie d’en finir, ou au moins de se réfugier quelque part hors le monde.

Tout ceci est vrai. Et s’il est possible de faire intervenir quelque gardien du net qui saura effacer toutes les traces, n’en demeure pas moins l’exposition du moment : tout le lycée, toute la ville (et ce que cela inclut de famille, de voisins) lira, entendra, saura, et c’est pire que se faire cracher dessus dans le couloir désert qui mène à bibliothèque. Même si cette violence-là est insupportable, elle aussi.

La langue d’Esope 

On se souvient d’Esope, l’esclave à qui son maître demanda de n’acheter que le meilleur pour le banquet qu’il donnait à ses amis. Esope revint avec de la langue. Exclusivement. La meilleure des choses, affirma-t-il : qui permet l’apprentissage, les échanges et les liens. Quand le lendemain on demanda au même de rapporter la pire des choses (pour varier le menu !), Esope revint encore avec de la langue, qu’il présenta alors comme la source de tous les conflits.

Chez « Chagrin scolaire », il nous semble qu’Internet est à prendre pour ce que c’est : un outil ni bon ni mauvais, un medium comme les autres. Tous ceux qui ont à s’exprimer en public, ont appris à apprivoiser les possibilités offertes par les tribunes dans les journaux, les interviews radiophoniques, les reportages télévisés. En priver son enfant sous prétexte que des personnes malintentionnés les utilisent aussi revient à le couper du monde dans sa globalité, quand on peut leur apprendre à s’en servir tout en s’en protégeant.
Les malfaisants qui postent des images ou des propos destinés à nuire savent utiliser Internet. Rien n’interdit d’en user aussi finement pour la riposte.

Une thérapeute d’un Centre « Chagrin scolaire » a reçu une fort timide Corentine, qui trouve par ailleurs plutôt lourds et idiots les garçons de son collège. Depuis de longues semaines, deux « troisièmes » font mine de la trouver irrésistible et postent des déclarations exagérément enflammées, pour la ridiculiser. Elle a tenté de les arrêter, ne leur disant qu’ils sont « aussi cons l’un que l’autre », que c’est nul, et faux…et en feignant de les ignorer : elle ne va plus sur son profil, ce qui la prive d’échanges avec ses amis, lesquels, pour l’aider, protestent de la nullité des messages « d’amour ». C’est amical et bienveillant, mais cela souligne aussi à quel point le jeu est gagnant pour les deux garçons. Non seulement ça ne marche pas, mais les commentaires exprimant à quel point ils sont drôles sont de plus en plus nombreux, ce qui incitent les « prétendants » à renchérir.  Sa thérapeute a souligné pour une Corentine qui en convint volontiers, qu’espérer qu’ils arrêtent d’eux-mêmes rejoint le même mouvement qui leur dit, sans succès : « Arrêtez ! » Elle propose donc à Corentine de faire l’inverse et de publier, sur son compte, en réponse aux deux agresseurs : « Je suis courtisée par deux intelligences similaires, aussi, je dois choisir sur le physique. Or, je vous vois aussi beaux que vous êtes intelligents … et surtout, je trouve que c’est limite comme critère. Aussi, pour ne pas être injuste, je préfère renoncer à vos amours « sincères ». C’est dur, je sais. J’espère que vous vous en remettrez. Bisous, les garçons. »

On peut attendre d’être prêt pour répondre d’une manière fulgurante face à tous les leaders dans la cour. On peut aussi décider de réfléchir trois minutes à une réplique sur les réseaux, qui sera lue et peut-être partagée, par tous ceux qui sont en ligne.  Et même si l’attaque vise à l’intime, nous constatons que c’est, comme le dit notre collègue Amélie, finalement plus efficace pour arrêter la gangrène, même si cela demande un vrai courage.

 

Muriel Martin Chabert

 

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