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Fév23

Carnaval : Fêtes à l’envers, faites à l’envers

L’affaire est ancienne.

Babylone, la Grèce et la Rome Antiques organisent des fêtes du renouveau, durant lesquelles l’ordre établi est inversé :  le temps des réjouissances, les maîtres deviennent esclaves et les manants, seigneurs. De telles « fêtes à l’envers » rendent possible la transgression des règles établies. La transgression est d’autant plus jubilatoire et libératrice que les lois sont strictes, d’autant plus nécessaire que le joug est pesant. Comme si le poids d’un pouvoir absolu était allégé par cette critique permise à temps compté ; comme si la perspective d’une critique irrévérencieuse obligeait l’autorité à davantage de retenue (ou pas) : comme si la société concernée gardait son équilibre systémique en partie parce qu’il est possible de contester et d’inverser les liens qui la structurent.

En place de ces fêtes païennes du renouveau, le monde christianisé a placé le carnaval entre les célébrations de la naissance de Jésus (incarnation d’un Dieu tout-puissant en la plus fragile des créatures humaines) et celles de sa mort et de sa résurrection (une éternelle gloire divine suivant le supplice réservé aux esclaves).  On retrouve dans le premier jour du triduum pascal une inversion des positions hiérarchiques, dans l’épisode du lavement des pieds. Cette cérémonie, reprise chaque année par les prêtres, souligne une posture d’humble serviteur, suffisamment remarquable pour être citée et qui pose donc la pérennité de la position haute reconnue aux hommes d’Eglise tout le reste du temps.

Faut-il voir un reflet de ce geste dans la tradition maintenue par Hewlett-Packard ? Une ancienne cadre de la firme m’expliquait que chaque année sur chaque site, un pique-nique est organisé, au cours duquel les cadre et dirigeants accueillent et servent leurs subordonnés.

Une société, un environnement professionnel, une famille, une cour de récréation sont autant de systèmes : des groupes d’éléments reliés qui interagissent et forment chacun un ensemble qui n’équivaut pas à la somme des éléments : là, « un » plus « un » vaut autre chose que « deux » (Imaginons dans un compartiment de train un homme et une femme assis côte à côte. Ces personnes peuvent être, et nous le disent les relations qui les lient, deux individus réunis par le hasard des réservations ou un couple.). Un système possède des propriétés qui lui sont propres, dont la capacité à conserver son équilibre intérieur. Chaque action ou mouvement modifiant l’équilibre du système suscite en réponse un retour (ou feed-back) qui vise à rétablir la situation au plus proche de ce qu’elle était et le plus souvent, avec efficience.

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Une dictature sera sans doute stable, dans le sens où elle sera – du moins jusqu’à sa chute ! – rigide, fixée, inerte, mais pas en équilibre comme peut l’être un funambule qui tient sur le fil parce qu’il oscille sans cesse.  Un gouvernement sévère perdurera s’il permet quelques transgressions faites pour contrebalancer au moins un peu son autorité : « le propre d’un fou de cour, c’est de dire çà et là des choses étranges et folles par l’expression, vraies et sages par la pensée », écrira Victor Hugo[1], qui met au centre de sa pièce « Le Rois s’amuse », Triboulet, bouffon célèbre dont la figure anime toujours les carnavals de Nice ou de Monthey.

Nous le savons tous : l’humour, le second degré, la dérision permettent de désamorcer des situations difficiles. Il n’est pas rare que ce soit parce que le bon mot souligne l’inutilité de réponses en escalade. L’anecdote veut que Triboulet, finalement condamné à mort pour avoir outrepassé les limites fixées par le souverain en se moquant des dames de la cour, avait eu comme grâce de pouvoir choisir son supplice. Le bouffon, plutôt que de refuser la sentence, car la supplication eût été vaine, demanda à mourir… de vieillesse.

Le désordre organisé

Bien avant de permettre l’inversion des rôles, le carnaval est d’abord le lieu et le temps d’un désordre toléré parce qu’il permet de maintenir l’ordre ailleurs, à un autre moment ou d’une manière différente.

Une maman reçue récemment se désolait – entre autres contrariétés et problèmes familiaux –  de ce que leurs vêtements soient abandonnés par ses enfants sur tous les meubles et surfaces de la maison, avec une notoire indifférence : la veste de Miss est posée sur la chaise de la cuisine, chaque jour, et oubliée là par la demoiselle qui ne trouve pas logique de l’y chercher le lendemain. Les t-shirts repassés de son frère s’éternisent sur son bureau où la consciencieuse maman les a déposés. Outre le fait notable qu’il ne peut pas faire ses devoirs dans ce bazar (il se trouve que ce n’est pas lui qui s’en plaint…), le point délicat vient de ce que le garçon coquet tire régulièrement de la pile le polo qui lui convient. Par conséquent, certains vêtements choient, que leur propriétaire, ne détestant pas le parfum de propre et le coton repassé, renvoie illico au lavage, parfois sans que les plis n’aient été malmenés. Les reproches, protestations et autres cris maternels forment un fond sonore quotidien, sans conséquence aucune mais plutôt désagréables pour le frère et la sœur qui s’accordent à trouver pénible que leur mère crie tout le temps.

  • « Et si vous cessiez, Madame ?
  • De ranger ou de crier ?
  • L’un ou l’autre ou les deux. Vous pourriez prendre de nouveaux décrets. »

Cette maman admet que la maison pourrait se diviser en plusieurs espaces. Les pièces partagées par tous relèveraient de règles édictées par les parents, aux conséquences prévisibles : on ne laisse pas ses vêtements dans la cuisine, d’où ils risquent de disparaître sans être remplacés. La chambre est un espace privé, que chaque occupant, donc,  rangera et entretiendra à sa guise. Le risque que le ménage soit peu ou pas souvent fait a dû être considéré par ces parents. Jusqu’où supporteront-ils que les moutons prospèrent sous les lits, que les odeurs de renfermé stagnent ? Le linge ne sera peut-être jamais rangé, voire foulé aux pieds puis renvoyé au lavage : que feront alors les parents ? Fermer la porte de la chambre des « souillons » de la maison ? Ne plus laver ces vêtements-là ?

Le père des enfants s’est dit d’accord pour que cette liberté soit laissée. Mais avec des limites…

Les enfants ont trouvé l’idée intéressante et se disent prêt à ranger « de temps en temps ».

A ce jour, la famille est toujours en négociations, plutôt apaisées, sur le délai possible entre les vérifications parentales : un mois paraît bien long aux adultes, un peu court aux enfants…

Muriel Martin-Chabert

[1] Correspondance,1839

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