A 180 DEGRÉS - CHAGRIN SCOLAIRE

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Fév25

Abolir le protocole

C’est chaque fois pareil. Quand on nous demande ce que nous « faisons » en Thérapie Brève Systémique et Stratégique, en quoi consiste notre métier, nous expliquons du mieux possible qu’il s’agit simplement d’amener le patient à cesser ce qui aggrave son « problème ».

Pour nous, un problème, c’est une difficulté pour laquelle ont été mises en place des tentatives de solution ou de résolution qui – au mieux – sont inefficaces et au pire aggravantes, donc des tentatives qui permettent que s’enkyste la difficulté laquelle devient alors un problème. De ce fait, une difficulté peut être immense et douloureuse – la perte d’un être cher, par exemple – sans que cela soit un « problème » tel que nous l’entendons. Une dame en deuil me disait : « C’est horrible, mais je m’autorise à pleurer autant que nécessaire et je ne me force pas à aller mieux, d’abord parce que ce serait impossible : je laisse faire les choses au jour le jour, et je sais bien qu’il me faudra désormais vivre avec cette absence immense. » Et à l’inverse, on peut s’enliser dans un problème dont le départ est bien ténu, pour peu, par exemple qu’on attende de l’autre qu’il fasse « spontanément » ce que l’on exige de lui, par exemple : « il ne m’offre jamais de fleurs sans que je lui réclame », ou « elle ne me demande jamais comment ça va au boulot pourtant je lui explique tous les jours ce que le chef m’a fait », et encore, l’inlassable et étonnant « cet élève doit acquérir le goût de l’effort » des bulletins scolaires.

« Le problème, c’est la solution. », dit Paul Watzalwick

« Avoir un problème », pour les praticiens en Thérapie Brève Stratégique, ne signifie pas du tout que quelque chose dysfonctionne à l’intérieur (du cerveau, peut-être ?) du patient mais que quelque chose dysfonctionne au sein d’une relation, d’une interaction : entre le patient et une ou plusieurs autres personnes, ou entre le patient et lui-même. L’affaire est cybernétique. Ce n’est pas parce que le régulateur d’une chaudière ne tient pas compte des données de température qu’il faut incriminer la sonde ou la chaudière, le temps qu’il fait ou le prix du carburant.

Pour régler le problème ou au moins réguler l’interaction, pour que le patient arrête ce qui aggrave la situation qui elle-même génère sa souffrance, il nous faut questionner, explorer, comprendre pour saisir le contexte, les protagonistes, les jeux et les enjeux. Nous devons rechercher qui fait quoi, nous assurer que « ça n’a pas marché », vérifier que nous avons bien compris les interactions. Alors, nous pouvons proposer à la personne qui consulte d’arrêter ce qui est manifestement inefficace et comme il est difficile « d’arrêter » ce que l’on tente parce que l’on pense que c’est la manière la plus logique et intelligente de régler l’affaire, nous proposons ce qui est le plus à même d’y parvenir : faire l’inverse. Le plus souvent, cela marche remarquablement bien : arrêter d’aggraver une situation douloureuse est un pas de géant vers sa fin, en tous les cas, un progrès manifeste.

Haute couture

En général, à ce stade de l’explication, on nous a demandé depuis longtemps – et je vous trouve fort patients – un exemple.
Un exemple ? mais certainement.
Un. Exemple. Et non pas un protocole applicable à tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à ce cas, qui est par définition unique. Soyons juste et honnête, qui n’a pas un jour cru être très à l’aise face à telle manifestation symptomatique, à un certain type de cas, être un « spécialiste », en quelque sorte ? Que celui-là nous jette la première rangée des œuvres de Bateson à la tête…

Prenons donc l’exemple de cette thérapeute à ses débuts.

Un jour, elle reçoit Théo, un ado affligé d’un bégaiement très prononcé. Dès qu’il est ému ou pressé de raconter quelque chose, il bloque une dizaine de fois sur le premier mot voire sa syllabe initiale. À la maison, ça va. Il s’en moque, en fait, de bégayer, et sa famille n’en fait pas grand cas ; maman lui dit parfois, quand c’est très intense : « calme-toi », ce n’est pas souvent.

En revanche, au collège, il constate que, comme un fait exprès, plus il souhaite masquer son bégaiement plus celui-ci est accentué. C’est très gênant en classe, au tableau notamment, quand les profs accompagnent ses efforts en secouant la tête ou en ponctuant chacune de ses répétitions par des « hum, hum, hum ». C’est énervant et en plus, il a honte même s’il comprend bien que ça fasse un peu rire les autres. Pas vraiment ses copains qui sont plutôt sympas et ne souhaitent rien d’autre que l’aider. Du coup, ils finissent souvent le mot ou la phrase que Théo s’apprêtait à dire. Il n’ose pas leur dire d’arrêter, mais c’est très agaçant ! Donc, Théo essaie de terminer de parler avant leur intervention, se dit qu’il ne faut pas qu’il bloque sur les mots. Et son bégaiement s’accroit.

 Il n’a pas été très difficile de montrer à Théo que plus il tentait de ne pas bégayer, plus il butait sur les mots ; plus on l’aidait, moins il pouvait parler avec fluidité. L’exercice qui lui a été demandé supposait beaucoup de courage : il fallait que Théo bégaie sans se retenir, en public, oui Théo, face à des gens, mais on allait choisir ceux dont l’opinion n’avait pas une importance majeure pour lui. Bégayer volontairement devant la jolie Guigonne aurait été une très mauvaise idée, d’autant que son nom est un cauchemar phonétique.

Théo accepta de prendre tout le temps nécessaire pour, chaque matin en montant dans le bus, saluer le conducteur.

À la consultation suivante, Théo raconta comment le chauffeur attendait pour redémarrer qu’il lui ait dit : « Bonjour Monsieur, comment ça va ? Je vous souhaite une bonne journée », bien que cela ne demandât plus de temps qu’il n’en faut pour le calligraphier. Du moins lundi, mardi et mercredi. Jeudi, il ne buta plus que sur le premier mot. Vendredi, c’était à peine une hésitation. La semaine suivante, il lança sa phrase sans s’arrêter, comme Elie qui le précédait et Roch qui le suivait. Il fallait quand même se dépêcher un peu si on voulait les places du fond pour rigoler.

Bégayer : dire deux fois la même chose ?

A ce stade, vous souriez peut-être, vous lecteur, et vous pourriez vous dire que, quand même, ce n’est pas très sérieux. Dire à cet adolescent de bégayer, c’est un « truc », qui a bien marché, mais ça n’en fait pas une science.

Merci de vous être concentré sur le cas de Théo, mais n’avez-vous pas oublié notre – lointaine – introduction ? Nous ne donnons pas des « trucs » venus de nulle part, nous étudions des interactions, et proposons au patient d’inverser ce qui aggrave le problème, et donc sa souffrance. Théo essaie en vain de ne pas bégayer : incitons-le à bégayer volontairement.

La jeune thérapeute reçut Léo la semaine suivante.

Léo a 14 ans, lui aussi, et il bégaie fortement, à l’instar de Théo. Son bégaiement le gêne de plus en plus, et peut-être s’accentue-t-il dès qu’il est excité ou impatient de raconter quelque chose : il a un « bug », explique-t-il. À la maison, maman lui dit souvent : « calme-toi » ; « respire à fond ». Il lui arrive de crier parce que son fils l’énerve à ne pas faire d’effort. C’est qu’elle a un peu peur qu’il ne s’en sorte jamais, qu’il soit même un peu déficient, avoue-t-elle.

Au collège, ça va à peu près : Léo est bon élève et quand il passe au tableau, il est très concentré sur son sujet. Mais c’est vrai, au collège aussi, il bégaie un peu.

Devant tant de similitudes, notre thérapeute toute fraîche s’engouffre avec enthousiasme dans la prescription du protocole si efficace qui a permis à Théo d’aller mieux, se pressentant au début d’une spécialité qui pourrait s’intituler « comment traiter le bégaiement en deux ou trois séances ».

Elle propose à l’adolescent de saluer le chauffeur de bus chaque matin, en bégayant de tout son cœur.

Lors de la séance suivante, Léo explique que le conducteur de bus le trouve décidément très sympathique. Sinon, rien ne s’est vraiment amélioré. Au collège, ça va, comme avant ; et à la maison, c’est pareil aussi. L’ambiance est toujours tendue entre sa mère et lui : elle est même de plus en plus crispée, sa mère. Car voilà bien la différence avec Théo. C’est à la maison que Léo est scruté, repris, tancé : en un mot, amené à bégayer par les injonctions répétées à ne pas le faire d’une maman qui le contrôle en permanence.

Pour qu’une tâche soit efficace, il faut chaque fois proposer un « 180 degrés » inversant le plus parfaitement possible le mouvement qui cristallise le problème apporté et non un autre lui qui lui ressemblerait. A la maison, loin de l’oreille parfaitement ourlée de la belle Guigone, le bégaiement de Théo n’était qu’une difficulté ; a contrario, demander à Léo de bégayer sur le chemin du lycée, c’était ne pas considérer les interventions familiales, c’est-à-dire l’essence même de son problème.

Merci à Amélie DEVAUX pour sa relecture et ses judicieuses suggestions.

Muriel MARTIN-CHABERT

2 Réponses à “Abolir le protocole”

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